Au travers de la dernière lignée que je viens de remonter (et qui fera bientôt l’objet d’une étude de cas complète), je vous invite à découvrir les coulisses du baptême. Nous explorerons les règles de choix des parrains et marraines ainsi que les traditions liées à l’attribution des prénoms. Ce sera aussi l’occasion de vous donner un petit outil bien sympa pour que vous appreniez aussi à analyser les prénoms et les parrains.
Histoire et rituels : l’évolution du baptême à travers les siècles
De l’immersion à la généralisation du rite
Nous allons commencer par faire de l’étymologie. Le mot « baptême » est issu du grec et signifie « plonger » ou « immerger ». En effet, selon l’Église, ce sont ceux qui sont plongés dans les eaux qui en sortent transformés par le Christ et qui deviennent de « nouvelles créatures ». Je vous épargne le chapitre sur la naissance du baptême grâce à saint Jean-Baptiste. Même s’il faut attendre deux siècles après Jésus-Christ pour que la pratique du baptême sur les petits enfants ne soit répandue.
Les traditions et le folklore en Wallonie au XIXe siècle
Jean Lefèvre dans son livre « Traditions de Wallonie » nous en apprend davantage sur la cérémonie du baptême au XIXe et XXe siècles. Il a écrit : « Tout le rituel du baptême se déroule ponctué d’exorcisme ; une exsufflation (sors de cet enfant, esprit immonde), le signe de la croix, l’imposition des mains du prêtre (rite de possession de la part de Dieu), l’imposition du sel sur la langue (je t’exorcise, créature du sel… reçois le sel de la sagesse, le symbole très simple pour dire aussi : conserve-toi), l’ouverture de la bouche, des narines, l’onction d’huile (qui donne force), la renonciation au diable et la profession de foi chrétienne (par les parrain et marraine), enfin l’ondoiement proprement dit au nom de la Trinité, l’imposition d’un vêtement blanc (purification) et d’un cierge allumé : voir clair pour aller au-devant de Dieu. Le premier enfant baptisé après Pâques, avec l’Eau Nouvelle, reçoit un bonnet de roses ou une couronne (Brabant Wallon, Mons). Un de ses prénoms sera ‘Couronné’. »
Il explique aussi qu’ensuite, la journée se prolonge par un moment convivial après les vêpres (l’office du soir). « C’est une fête de famille joyeuse et l’occasion de répéter, une fois de plus aux autres enfants, inlassablement questionneurs, que le petit frère est né dans un chou rouge, la petite sœur dans un vert, tous deux d’ailleurs du potager de Monsieur le Curé. Les plaisanteries fusent : le dernier venu après beaucoup d’autres : c’est le fond du pot. Et l’inattendu, c’est ‘le jeune de trop’. »
L’ondoiement d’urgence face à la mortalité infantile
En 1756, l’Église a exigé que le baptême intervienne très rapidement après la naissance (souvent dans les 24 à 48 heures) à cause de la forte mortalité infantile. Il arrivait parfois, en cas de force majeure (isolement, route bloquée, attente du parrain), que le baptême soit retardé de quelques jours. Pour ma part, je n’ai jamais rencontré ce cas de figure dans ma généalogie.
Il est aussi à noter que, sur les actes de baptême, unique trace de la naissance d’un enfant avant 1796 — époque où toute naissance devait impérativement passer par un officier de l’État civil —, il n’est pas rare de voir la mention « baptisé sous condition » lorsqu’on avait un doute sur la validité de l’ondoiement d’urgence pratiqué à la maison juste après la naissance. Je me souviens même d’un acte où le curé rapportait que la sage-femme avait baptisé le bébé sous condition mais qu’il n’était pas certain qu’elle ait bien fait ça vu, je cite, « son niveau de débilité. »
Comment les parrains et marraines étaient-ils choisis ?
Dans la grande majorité des régions du XVIIe au XIXe siècle, les parrains et marraines ne sont pas choisis au hasard ou par simple amitié. On suit l’ordre des générations en alternant les lignées pour respecter les équilibres.
Les règles traditionnelles d’attribution
Voici un résumé des pratiques courantes :
- Le 1er enfant est un garçon : il est parrainé par le grand-père paternel dont il prend souvent le prénom et… son caractère.
- Le 1er enfant est une fille : elle est parrainée par la grand-mère maternelle dont elle prend le prénom.
- Le 2e enfant est un garçon : il est parrainé par le grand-père maternel.
- Le 2e enfant est une fille : elle est parrainée par la grand-mère paternelle.
Une fois les grands-parents « utilisés » (ou s’ils sont décédés), les parents se tournent vers les oncles et tantes, en priorité les aînés, puis vers les cousins germains.
Pour les derniers-nés (les 8e, 9e, voire 14e enfants…) issus d’une fratrie nombreuse, il était très fréquent de choisir comme parrain ou marraine le frère aîné ou la sœur aînée de l’enfant, créant ainsi une autre forme de parrainage fraternel. Vous pouvez voir parfois que des parrains et marraines sont toujours issus de la même branche. Dans ce cas, c’est souvent pour montrer la prédominance de ce côté familial sur l’autre.

Les secrets de la transmission du prénom en généalogie
La transmission directe : le reflet du parrainage
Jusqu’au XVIIIe siècle, la règle spirituelle de l’Église catholique est presque absolue dans le Sud-Ouest et le nord de la France : le filleul prend le prénom de son parrain, et la filleule celui de sa marraine (taux de transmission directe supérieur à 90% selon Jean-Claude Sangoï). Dans les régions du Sud, en revanche, on pratique moins la spiritualité du prénom. Parfois, il peut aussi s’agir du prénom d’un membre de la famille dont on est proche.
Les autres critères de choix des prénoms
D’autres pistes de réflexion peuvent être envisagées pour expliquer le choix du parrain et du prénom :
- Le « Saint du jour » : à la fin du XVIIIe siècle, sous l’impulsion de l’Église (une analyse développée par André Burguière, historien et universitaire français, spécialiste de l’histoire sociale, démographique et culturelle décédé en janvier 2026), on donne parfois à l’enfant le prénom du saint fêté le jour même du baptême ou de la naissance ou d’une fête chrétienne (Ex. Noël, Pascal, …) plutôt que celui du parrain. Et si la commune, la paroisse ou une chapelle à proximité est exclusivement dédiée à un saint, il n’est pas rare que le curé ou les parents choisissent de placer l’enfant sous sa protection, indépendamment du jour de sa naissance.
- Le parrainage de notabilité : pour les familles modestes, demander à un notable local (le seigneur du village, le curé, l’instituteur) d’être parrain ou marraine permettait de s’assurer une protection sociale ou économique pour l’enfant. On peut aussi remarquer que le prénom peut faire lien avec une reine ou un roi influent à cette époque (ex. Louis ou Napoléon).
- Les enfants trouvés ou illégitimes : dans ce cas de figure, le parrain et la marraine étaient souvent de parfaits inconnus (parfois désignés d’office par le curé, comme le sacristain ou la sage-femme), et le prénom était choisi arbitrairement ou d’après le saint du jour.
- Les souhaits spécifiques et hommages : si le parrain ne transmet pas son propre prénom, il peut « exiger » le prénom de son choix. Parfois le choix se portera sur des prénoms en souvenir de proches décédés, par exemple en lien avec les conflits en 1914 ou 1945.
- Le remplacement : l’enfant reprend le prénom d’un frère ou d’une sœur décédés précédemment.
- La transmission souche : le grand-père pas encore décédé peut insister pour donner son prénom au petit-fils cohabitant, qu’il déclarera ainsi comme étant son futur successeur. Ce prénom emblématique saute une génération pour légitimer l’héritage exclusif de l’aîné face aux cadets.
Modernisation et individualisation des prénoms dès le XIXe siècle
L’évolution des prénoms peut aussi refléter les mutations dans les sociétés et leur fonctionnement. Dès 1830 chez les artisans, puis en 1860 chez les cultivateurs pauvres, on a vu l’essor des prénoms multiples et originaux coïncider avec une plus grande urbanisation, des déplacements et les systèmes scolaires. Ajoutez à cela la baisse de la mortalité infantile et le contrôle des naissances qui ont recentré la famille sur l’enfant et non plus sur la cellule familiale.
Au fil des décennies, on a aussi constaté le souhait d’individualiser chaque enfant au détriment de l’identité familiale. Dès 1930, cette liberté a même poussé certains parents à laisser les prénoms de lignée et des calendriers chrétiens pour exprimer leurs goûts personnels en choisissant des héros de romans ou de cinéma. C’est ainsi qu’on en est venu à nommer ses enfants Brandon ou Kelly par nostalgie de la série Beverly Hills, avec des dérives comme Djayzon (pour Jason) ou Fanta.
Et maintenant, voici mon cadeau, le « petit outil bien sympa » que je vous avais promis au début de cet article.
Les sources
Agnès Fine, Parrains, marraines : La parenté spirituelle en Europe, Fayard, 1994.
Jean-Claude Sangoï, « La transmission d’un bien symbolique : le prénom », Revue Terrain, 1985. [Consulter l’article complet ici]
Guy Brunet, Nommer les enfants : le choix des prénoms dans la France d’Ancien Régime.
Guide pratique Pour célébrer le baptême, éditions MAME-TARDY, septembre 2017.
Jean Lefèvre, Traditions de Wallonie, éditions Marabout, Verviers, 1977.
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