L’affaire de l’orteil coupé : une terrible erreur judiciaire à Ghlin

La semaine dernière, je vous ai proposé un article sur le bois de Ghlin où, profitant de présenter des membres de ma lignée qui ont très probablement travaillé dans ce lieu, j’ai relaté plusieurs faits divers glanés dans la presse du 19e siècle. Mon article suivant traitera aussi d’un fait divers qui a animé les journalistes et les villageois pendant presque cinq ans : l’affaire de l’orteil coupé !

Un drame ouvrier pour une dette de 70 centimes

Quatre protagonistes sont au centre de l’affaire :

  • Une victime : Dans l’affaire de l’orteil coupé, elle s’appelle Aimable MARCHAND surnommé « le Major ». Houilleur, il connaît comme beaucoup d’autres villageois de son époque la misère. Son autre particularité est de marcher pieds nus comme, l’explique une des brèves, beaucoup de mineurs l’été. Il est aussi le père de 4 enfants dont l’ainé est seulement âge de huit ans. Et pour ajouter du drame au drame, sa femme est enceinte de son 5e rejeton. Les brèves ne le mentionnent pas mais il était alors âgé de 32 ans.
  • Le coupable : Alfred CUSSE. Un jeune barbier.
  • Une des fausses accusatrices : Félicie STURBOIS, une ouvrière de fabrique. Elle est décrite comme « presque encore une gamine ».
  • Le lieu du crime : un cabaret au hameau du Busteau à Ghlin. Pour rappel, les cabarets étaient les lieux centraux de la vie villageoise de cette époque et servaient très souvent de cadre aux drames humains, aux rixes, etc.

D’ailleurs la presse de cette époque, au style très théâtral, relate cette affaire en la qualifiant de « scènes de sauvagerie » et de « grave bagarre ». Imaginez ce que la presse de l’époque raconterait si elle avait couvert les violences de ce samedi soir après la victoire du PSG !

La rixe sanglante du hameau du Busteau

Bref… Nous sommes en 1890, c’est le début de l’été. Aimable MARCHAND entre dans le cabaret pour « prendre la goutte » comme il en avait l’habitude. Rapidement, une dispute éclate entre le cabaretier et lui au sujet d’une dette de 70 centimes. Le Major sort et est rattrapé par Alfred CUSSE. La dispute reprend de plus belle entre les deux hommes et là, d’autres personnes, proches de CUSSE, sans doute attirées par l’odeur du sang, viennent prêter main forte au barbier.

Le rasoir du barbier et la mort atroce du « Major »

De très nombreux coups sont échangés et là… bim ! Tout bascule mais tout diverge dans les versions : Alfred CUSSE aurait sorti un rasoir et profitant que le Major était au sol, il lui aurait coupé dans le feu de l’action, le gros orteil du pauvre homme.

De retour à la maison, bien que pris en charge par le médecin, Aimable MARCHAND est mort quelques jours plus tard, de la gangrène ou le tétanos mais surtout dans d’atroces souffrances.

Le procès de Mons et le poids du mensonge

Alfred Cusse face aux témoignages des enfants

Une enquête est ouverte et en avril 1891 (oui la justice allait plus vite à cette époque), un procès est ouvert à Mons. Sur le banc des accusés, Alfred CUSSE et ses trois camarades de baston qui clament tous leur innocence. Selon eux, l’orteil a été sectionné accidentellement par des tessons de bouteilles qui jonchaient le sol de la bagarre. Rappelez-vous MARCHAND marchait pieds nus ce jour-là.

Condamné et ruiné : la prison pour un innocent

Trois d’entre eux ont été condamnés à 15 jours de prison. CUSSE, lui, a pris un an de prison et une amende de 3.000 francs au titre de dommages et intérêts. Il a fait appel mais la justice ne l’a pas innocenté.

Le coup de théâtre et la vengeance de la justice

Coup de théâtre deux ans plus tard : sans doute pris de remords, deux des trois témoins, des enfants, se rétractent. Félicie STURBOIS, elle, alors que de nombreux témoignages affirment que CUSSE n’a rien coupé avec son rasoir, continue d’affirmer qu’elle dit la vérité. Elle est finalement condamnée à TROIS ANS DE PRISON et le paiement de 5.000 francs au titre de dommages et intérêt. Elle fait aussi appel. Après une longue instruction en appel, la sentence est confirmée. Félicie part en prison.

« Avec les condoléances du président » : une réhabilitation ironique

CUSSE, comme excuses, Alfred CUSSE a reçu de la part du président de la cour « l’expression de ses sentiments de condoléances »… Euh… Hein ?!

La pression n’est pas retombée pour autant. Plusieurs années plus tard, quand l’avocat de CUSSE s’est présenté aux élections de bourgmestre à Ghlin, la presse le reliait encore à l’affaire de l’orteil coupé d’Aimable MARCHAND. Preuve une nouvelle fois que ce fait divers a longtemps fait parler dans les cabarets du coin.

Les coulisses de l’enquête : ce que nous révèlent les registres d’état civil

Je vous mets à la fin de cet article les coupures de presse de l’époque. Si l’exercice vous intéresse, n’hésitez pas à consulter le site BelgicaPress pour y lire les journaux de l’époque. C’est toujours marrant de comparer ces brèves anciennes à notre monde actuel. On peut facilement se rendre compte que oui, il y avait des délits mais ils sont loin d’être aussi violents que ceux d’aujourd’hui. A Ghlin, en cette fin de 19e siècle, les faits concernent des vols de bois dans le bois, quelques cambriolages. Les agressions se résument à des coups et blessures entre locaux après des disputes personnelles. Et je n’ai répertorié qu’une tentative… heureusement ratée… de viol.

Ce que je vous propose maintenant, c’est de faire sortir les protagonistes de l’ombre en exhumant leurs actes des répertoires de naissance et de décès. Ben oui, vous avez bien compris que je savais joindre l’utile à l’agréable.

Aimable Marchand : fils de cabaretier et père de famille brisé

Aimable Louis MARCHAND a vu le jour le 6 février 1858 à Ghlin. Son père, Maximilien, comble de l’ironie était… cabaretier. Sa maman s’appelait Françoise SCHOLAERT. Il a épousé Julie TIS le 28 mai 1879 à Ghlin. L’article dit que Julie était enceinte d’un 5e enfant. Malheureusement, je ne trouve pas d’acte de naissance à son nom… Sa mère a-t-elle perdu l’enfant ? A-t-elle déménagé ensuite ? Aimable est décédé le 20 juin à 1h du matin en sa demeure située 148 rue de Jurbise à Ghlin. Ce sont ses deux frères, Félicien et Joseph, qui ont été déclarer le décès à l’officier d’Etat Civil.

Alfred Cus : du rasoir de barbier aux chemins de fer

Alfred CUSSE, le supposé « coupeur d’artoile », est né le 24 juin 1863 à Ghlin. Son père, Victorien, était un ouvrier à bateau. Sa mère s’appellait Catherine DRUART. Grâce à ça, j’apprends que les journalistes ont commis des erreurs en dactylographiant le nom de ce monsieur « GUSSE » ou « CUSSE » alors que le vrai nom est « CUS ». Il s’est marié le 10 mai 1884 avec Eugénie ALVIN. Je suis parvenue à retrouver son acte de décès : il est mort le 7 septembre 1934 à Ghlin. sur l’acte on apprend qu’il était retraité du chemin de fer. C’est clair qu’il valait mieux pour lui lâcher le métier de barbier et les rasoirs. Et là j’ai eu la surprise de voir que c’était le frère d’un de mes ancêtres, Fernand FAVART, qui avait été avec le fils d’Alfred, Marius déclarer le décès à la commune. L’homme n’avait donc pas quitté Ghlin après son retour à la vie normale. Il habitait au moment de son décès au Sentier Milfort n°10.

Le concernant, dans les registres, il n’est jamais décrit comme étant « barbier », un journaliste a même écrit « … un nommé Gusse, barbier, parait-il ». En tout cas, je mets ma main à couper que c’est le surnom que les autres villageois ont fini par lui donner.. Et puis, pour la presse, l’histoire déjà très horrible n’en devient que plus horrifiquement machiavélique si le coupable, armé d’un rasoir, avait été barbier. A moins que ce ne soit une référence à un autre fait divers violent, survenu celui-là en 1888, soit deux ans avant, et dont l’auteur n’était autre que… Jack l’Eventreur qu’on a longtemps pensé être… un barbier. Allez savoir !

Le mystère Félicie Sturbois : un appel à mes lecteurs ghlinois !

Et la petite menteuse, Félicie STURBOIS. Qui est-elle vraiment ? J’ai cherché mais je n’ai rien trouvé dans les registres. Avis aux chercheurs ghlinois : si Félicie Sturbois est dans votre arbre, écrivez-moi en commentaire !

Au-delà du titre accrocheur, je trouve que c’est une bien triste histoire : un homme, père de famille, est mort, un autre a passé un an de sa vie en prison à cause de faux témoignages, une gamine a fini en prison, une veuve a sans doute perdu son enfant… Et tout ça pour ? Un mobile ridicule, 70 centimes de dette au bistrot !

Source : Belgica Press

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