Je suis membre de l’Association généalogique du Hainaut Belge. Dans ce cadre, tous les trois mois, je reçois un bulletin avec pleins d’informations super utiles comme des liens, des news, etc. Cette semaine, quel bonheur ai-je eu à lire que les Archives de l’Etat de Mons avaient numérisé et mis en ligne les registres de comptabilité morale de la prison de Mons. Et c’est là que j’ai eu une folle idée : jouer à la détective.
Va falloir que j’arrête de regarder la série Brooklyn Nine Nine, ça me donne envie de mener des enquêtes judiciaires. Bref ! Un registre de la comptabilité morale, qu’est-ce que c’est ? Ce livre renseigne toutes les informations concernant les personnes condamnées à plus de trois mois de prison. Il reprend des informations comme l’état civil, la profession, le niveau d’études (et d’intelligence), la religion, la conduite morale, les condamnations antérieures et même… la taille ! J’ai ramé pour trouver le lien consultable parce que l’Association n’a pas expliqué comment y parvenir – Agatha n’est pas le site le plus pratique du monde – mais j’y suis arrivée. Et c’est là que j’ai eu une idée : me replonger dans l’affaire du « coupeu d’artoile » de Ghlin et tenter d’en savoir plus sur ses deux principaux protagonistes, Alfred CUS et Félicie STURBOIS.
Le parcours des deux protagonistes
La fiche d’incarcération de Félicie STURBOIS
Pour Félicie STURBOIS, ça a été assez simple. Après quelques minutes – devrais-je dire quelques secondes -, je suis tombée sur sa fiche d’incarcération. J’ai jubilé en la lisant. Voici ce que j’ai découvert :
Félicie STURBOIS est la fille de de Charles STURBOIS et d’Euphémie BOURGUEIL. Elle est née à Flénu le 6 mars 1873. Célibataire, elle a été journalière dans une fabrique de ciment à Ghlin. Elle a été condamnée pour faux témoignage tenu lors du procès d’Alfred CUS et de ses trois comparses le 27 décembre 1890 à Mons. Arrêtée une première fois le 24 juillet 1893, elle a de nouveau été arrêtée le 7 juin 1895 après sa condamnation définitive par la cour d’appel de Bruxelles le 5 juin 1894 à trois ans de prison. C’était sa première condamnation. Elle n’avait alors aucun antécédent.
Le profil docile de Félicie STURBOIS
Le plus intéressant dans ce document, ce sont les « autres » informations. On apprend ainsi que Félicie STURBOIS ne vivait pas dans l’oisiveté et qu’elle était indigente. Illettrée, elle était de confession catholique et son degré d’instruction était assez élémentaire. Lors de son séjour en prison, elle s’est bien conduite et avait une bonne réputation même si un mois après son emprisonnement, il y est fait mention d’un comportement « douteux ».
Sa libération conditionnelle est intervenue le 23 décembre 1896. Il y est noté qu’elle est retournée vivre à Ghlin où elle a été probablement servante. Toujours bien notée, considérée comme docile, elle est décrite comme étant très active au travail. Elle disposait de 48 frs à sa sortie. Les derniers mots notés ? « Santé : bonne ». Moi qui voulais en savoir plus sur elle, je suis servie.
Le cas d’Alfred CUS : un condamné digne de commisération
Je me suis ensuite plongée sur le cas d’Alfred CUS. Il est le fils de Victorien et de Catherine DRUART. Bon pour l’état civil, je disposais déjà de beaucoup d’informations grâce à mon article précédent donc je ne vais pas trop m’attarder sur ces points. Père de deux enfants, marié à Eugénie ALVIN, il était bel et bien tourneur sur fer et on apprend qu’il était employé par l’Etat. Un employeur qu’il a gardé jusqu’à la fin puisqu’il est mort en tant que « retraité des chemins de fer ». Indigent, il contribuait à l’entretien de la famille. Son niveau de lecture et d’écriture était imparfait, il était donc illettré. Catholique, il avait une très bonne réputation – oui, ça m’a étonnée de lire ça vu que les journaleux de l’époque lui collaient pas mal de qualificatifs peu sympathiques -, et n’était ni ivrogne ni libertin. Libéré pour bonne conduite, il a été innocenté des faits qu’on lui reprochait quatre ans après le drame et a vu sa peine réduite de 83 jours.
L’administration pénitentiaire appréciait Alfred CUS
L’employé de l’Administration pénitentiaire a noté : « La conduite de ce condamné en prison ne laisse rien à désirer. Il est docile et courageux au travail, il a beaucoup d’ordre et est très économe. IL est en très bonne intelligence avec sa femme à laquelle il remet ses deniers de poche pour l’assister pendant son absence. Il est bien repentant et nous estimons qu’il est digne de commisération. » Il est sorti le 12 juillet 1892 et est reparti s’installer à Ghlin. Il est également dit qu’il était doux de caractère et qu’il pesait 73 kg. On n’a pas le poids pour Félicie.
Les coulisses de l’erreur judiciaire de l’affaire du « coupeu d’artoile »
Ce qui est le plus intéressant, c’est aussi le résumé succinct des faits qui ont conduit à la condamnation : « Après une rixe, survenue le 11 Juin 1890, à Ghlin, entre un sieur Marchand et Émile CUS, Marchand qui avait les pieds nus, eut un orteil coupé. Il était mort, quelques jours après du tétanos, conséquence de sa blessure. Félicie STURBOIS déclara qu’elle avait assisté à la scène, et qu’elle avait vu Alfred CUS, frère d’Émile, couper, à l’aide d’un instrument tranchant, l’orteil de Marchand. Poursuivi du chef de blessure volontaire ayant entraîné la mort, sans qu’il y ait eu intention de la donner. Alfred CUS fut, sur la déposition faite, sous la foi du serment, devant le tribunal correctionnel de Mons, par Félicie STURBOIS, condamné à un an d’emprisonnement et à payer à la veuve Marchand, partie civile, 3.000 frs de dommages intérêts. Il paya ces 3.000 francs et subit la plus grande partie de sa peine. Une information complémentaire faite dans la suite démontra que l’Alfred CUS était innocent et que Félicie STURBOIS avait fait un faux témoignage contre lui à l’audience du tribunal correctionnel de Mons. » J’apprends ainsi que le frère d’Alfred, Emile, fait donc sans doute partie du trio de comparses d’Alfred qui lui a pris 15 jours de prison.
Le profil calme des deux principaux protagonistes
On le voit bien en lisant ces deux documents, les deux individus ne semblaient pas être de redoutables prisonniers et délinquants. J’en viens toujours à me demander deux choses :
- Pourquoi Félicie STURBOIS a menti et a continué à mentir alors que les autres témoins appelés à la barre s’étaient rétractés ?
- Qu’est-ce qui a pris ce père de famille bien sous tout rapport de se lancer dans une castagne sanglante contre Aimable Louis MARCHAND ?
Ça, les registres ne donnent pas la réponse… Il y a des choses que je ne saurai peut-être jamais… Sauf si je vais zieuter les archives judiciaires à Mons dans l’espoir fou de trouver un début de réponse.
Comme vous le voyez, les Archives d’Etat sont pleines de surprise. D’un fait divers classique, je suis parvenue à retracer une bonne partie de la vie des protagonistes et de leur passage en prison. Prochaine étape pour moi, passer en revue tous les registres proposés en ligne à la recherche de l’un ou l’autre taulard de MA propre famille.
Source : Registre de comptabilité morale de la prison de Mons


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