Après avoir exploré la réalité des enfants naturels, je me suis plongée au cœur de ma lignée maternelle pour y analyser le taux de mortalité infantile. A travers l’étude des 6e et 7e générations, une période extrêmement bien documentée, j’ai découvert une bien triste histoire qui m’a poussée à démarrer une nouvelle enquête généalogique dont le cœur de l’histoire se déroule à Jemappes.
L’analyse généalogique : statistiques de survie sur deux générations
J’ai commencé mon analyse par lister les couples et les naissances des 6e et 7e générations. Ensuite, j’ai listé en plusieurs critères : le nombre d’enfants que ces couples ont eu, le nombre d’enfants qui ont atteint l’âge adulte, le nombre d’enfants qui sont morts en bas-âge. J’ai aussi pris en compte les enfants nés mais dont je n’ai pas trouvé la date de décès ou de mariage et je les ai classés dans la catégorie « indéterminée ».
Voici ce que ma recherche a donné :

- 64,61% des enfants ont atteint l’âge adulte ;
- 22,47% des enfants sont morts en bas-âge
- Le possible décès de 12,92 % des enfants de ces deux générations reste de date indéterminée.
Parmi toutes ces données, figuraient deux couples qui ont affronté beaucoup de morts infantiles par rapport aux autres : Florent RENAUT, ouvrier jemappien, marié à Narcisse Antoinette LIMELETTE, ménagère jemappienne, et Damaste Ghislain LEVÊQUE, ouvrier jemappien, marié à Mélanie Désirée DUTRIEUX, journalière jemappienne. Le premier couple a eu 10 enfants. Le second a eu 8 enfants. Le premier a perdu 4 enfants en bas-âge. Le second a perdu 4 enfants morts en bas-âge (de 6 mois à 2 ans).
Le mystère des sœurs LEVÊQUE : deux décès en deux heures
Pour le second couple, Damaste Ghislain LEVÊQUE et Mélanie Désirée DUTRIEUX, un élément a attiré mon attention. Deux petites filles sont décédées le même jour à deux heures d’intervalle et leurs morts ont été constatées sur le même acte de décès : Célina LEVÊQUE née à Jemappes le 24 avril 1830 et Flore Hortense LEVÊQUE, née le 18 juillet 1834 à Jemappes. Toutes les deux sont décédées le 25 septembre 1836.
Voici l’acte de décès :

Il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité. En généalogie, quand on voit deux décès d’enfants le même jour (ou à 24h d’intervalle) dans une même fratrie, on ne parle plus de « fragilité naturelle » mais d’un événement extérieur foudroyant. Sont-elles mortes par accident ? j’ai épluché la presse de 1936, il n’y est rien indiqué. Sont-elles mortes à cause d’une maladie, c’est probable.
Scarlatine ou rougeole : le climat sanitaire à Jemappes en 1836
A cette époque, on distincte des épidémies comme celles liées au choléra, particulièrement présent dans les zones ouvrières aux eaux souillées, pouvait emporter une famille entière en 48 heures. Certes, une épidémie est bien présente en France, en Italie, en Hongrie, etc. Mais aucun autre même de cette famille n’est décédé cette année-là donc je doute que ce soit cette maladie-là. Et je n’ai pas constaté une hausse inhabituelle des décès chez les adultes.
L’autre hypothèse concerne des maladies infantiles et contagieuses comme la rougeole, la coqueluche ou la scarlatine. En avril, il y a une épidémie de scarlatine à Anvers. En octobre, une épidémie de rougeole est enregistrée à Liège. Je n’ai rien enregistré dans la presse sur la coqueluche.
L’analyse de la saisonnalité des décès
Pour confirmer qu’il s’agissait bien d’une maladie infantile, j’ai procédé à une analyse plus poussée des actes de décès de cette année-là. Sur les 110 décès environ, plus de 50 % ont concerné des enfants de moins de 7 ans. Les adultes qui sont morts avaient soit plus de 60 ans, soit entre 20 et 40 ans. Et il y avait deux pics de décès chez les enfants :
- En avril et en mai avec une augmentation des décès de nourrissons âgés de 3 mois à 1 ans.
- En août et en octobre là où l’épidémie a été la plus active.
L’analyse de la saisonnalité et la proximité temporale des décès orientent mes soupçons vers la scarlatine. Célina et Flore Hortense LEVÊQUE se sont éteintes le 25 septembre 1836, à deux heures d’intervalle. Cette rapidité est typique de cette pathologie, qui explose souvent à cause de l’humidité automnale et du retour des familles à l’intérieur des maisons.
La rougeole et puis la scarlatine ?
Un troisième décès, celui d’un nouveau-né de dix jours, est survenu le même jour. Épidémie ? Coïncidence ? Si la rougeole reste aussi une cause plausible, la scarlatine touchant rarement des nourrissons, l’absence de rapports médicaux d’époque interdit toute certitude. Seule une immersion aux Archives de l’État pourra me permettre d’approfondir mes suspicions et voir si des épidémies particulières ont été recensées à ces périodes. En tout cas, à la lecture de tous les actes, des décès, de l’âge des défunts, de la saisonnalité des décès, il est très probable que les deux maladies (rougeole et scarlatine) aient sévi toute les deux en même temps ou successivement à Jemappes en 1836.
Jemappes : ville pouponnière pour les enfants abandonnés
La lecture de ces décès m’a aussi permis de confirmer que Jemappes était bien une ville pouponnière pour les enfants abandonnés. Mons disposait d’une Tour à abandons, à l’Hospice du Saint Esprit. Dans les actes, on trouve le décès de deux enfants : Louis COUVENT, âgé de 18 mois, et Philippine POULISSE, âgée de 14 mois, ils devaient probablement habiter chez des nourriciers à Jemappes comme le second acte le confirme bel et bien.
Perspective historique : la vie au fil des siècles
Les maladies n’ont pas toujours été la seule cause de décès. Au Moyen Âge et aux Temps Modernes, l’espérance de vie dépassait rarement 40 ans. En cause : les guerres, la malnutrition, l’absence ou la carence des remèdes, le manque d’hygiène, la violence, etc.
- 17e et 18e siècles : Environ 20 % des enfants ne dépassaient pas l’âge de 5 ans, victimes de la malnutrition, du manque d’hygiène ou du climat.
- Le facteur climatique : En Belgique, on observe une surmortalité hivernale pour les 5-11 mois et une surmortalité estivale pour les 1-5 mois (souvent liée aux affections digestives).
La révolution industrielle et le travail des enfants
L’apparition des machines a provoqué beaucoup de pertes d’emploi. Les plus pauvres incapables de nourrir leurs enfants les abandonnaient. En 1805, la Ville de Bruxelles a porté assistance à 3.000 enfants dans la zone du Brabant. Les chiffres dans les autres communes ne sont pas plus brillants. Et quand on connait le peu de chances de survie de ces gamins. En 1811, Napoléon (encore lui) est intervenu et a obligé les communes à disposer de « Tours pour les enfants abandonnés ». A Mons, il y en avait une située à l’Hospice des enfants du Saint-Esprit, rue Houdain, à l’actuelle place de la cité universitaire. Et quand ils parviennent à un âge plus mature, ils ne sont pas à l’abri d’un accident de travail. Oui, le travail tuait beaucoup à l’époque pendant la vie mais même au moment de la conception.
L’impact du travail industriel sur la maternité
Les longues journées de travail et la malnutrition épuisent les femmes. Les carences alimentaires ont engendré des malformations et des rétrécissements de bassins avec ces conséquences sur les accouchements mais aussi sur les naissances avant terme. Louis DESCAMPS, médecin et directeur d’un charbonnage à Jemappes en 1813 explique : « Après une mortalité infantile, qui en a supprimé au moins 1 sur 4, ceux qui restent sont, comme on dit, bâtis à chaux et à sable, la majeure partie jouit d’une santé vigoureuse et d’une force athlétique ». La mort infantile n’est pas le seul risque empêchant la puberté.
Au-delà des maladies : les dangers de la mine et de l’usine
Si les enfants parvenaient à survivre aux aléas de la naissance et des maladies, combien d’entre eux disparaitront à la suite d’un accident à proximité de leurs usines ou dans les charbonnages ? Et combien ne porteront pas les stigmates du travail dans les fosses comme les hiercheurs, ces gamins attachés par le cou, à demi-nus, qui tiraient un wagonnet sur les rails du fond des mines. Ce sont eux qu’on retrouvait ensuite marchant le dos courbé, la tête un peu basse comme s’ils tiraient encore une charge invisible !
Une réalité brutale : la tristesse des parents
L’enquête menée à Jemappes a levé le voile sur une réalité brutale : jusqu’à la moitié du 20e siècle, la vie ne tenait qu’à un fil, particulièrement pour les enfants. Le destin tragique de Célina et de Flore Hortense LEVÊQUE, emportées en quelques heures par la scarlatine ou la rougeole, illustre ce climat d’insécurité sanitaire constant. Je pense aussi à la peine des parents : même pas le temps de faire le deuil du premier décès que le deuxième se produit. Pour eux, cela a dû être un choc inouï. Alors on me dira : « Oui mais à l’époque, les enfants n’étaient pas trop aimés par leurs parents… » Personnellement, je n’en suis pas convaincue. Une mère, même à l’époque, c’est une maman, elle ne reste pas insensible à la mort de son enfant…
Sources :
Livre « Traditions de Wallonie », par Jean LEFEVRE. Aux éditions Marabout, Verviers, 1977.
Livre « Châtiments, fêtes et sorcellerie : chez les Belges du temps passé » par Jean-Pierre RORIVE, éd. Jourdan, 2015.
La mortalité infantile en Europe occidentale au XVIIIe siècle
Mensuel « Belgia 2000 – Toute l’histoire de Belgique » (décembre 1983)
BelgicaPress
Agatha
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