Je vous propose de partir à la découverte de l’histoire mondiale et du regard porté par les sociétés et les cultures, à travers les âges, sur les enfants nés hors mariage. Cet article a vu le jour grâce à mon ancêtre, Rosalie Désirée Dutrieux. Née « fille naturelle », elle a elle-même donné vie à un enfant illégitime. C’est en explorant son passé que j’ai découvert sur Gallica (un outil précieux pour les généalogistes) l’ouvrage de Louis Jean Koenigswarter, juriste et économiste français, intitulé Essai sur la législation des peuples anciens et modernes relative aux enfants nés hors mariage.
Imaginez la scène… Vous recevez un cousin à dîner. Il frappe à la porte, demande à entrer. Vous lui répondez : « Bien sûr ! » et bam ! Juste au moment où il passe la porte, vous lui collez une marque sur le front. Et quand il s’apprête à partir, vous lui interdisez d’embarquer l’un des bonbons posés dans une coupelle près de l’entrée, que vous destiniez aux autres gamins de la maisonnée. N’est-ce pas cruel ? C’est un peu ça, être un enfant illégitime depuis la naissance du monde : être accueilli, mais pas tout à fait.
Le sang et la terre : pourquoi les nobles craignaient-ils les bâtards ?
Vous pensez que j’exagère ? Pas du tout. Si l’on remonte, par exemple, au XIIIe siècle en Espagne (Castille, Aragon), la loi frappait déjà fort en excluant totalement de la succession les enfants nés de relations « interdites » (avec des prêtres ou des hommes mariés). Mais sous Philippe II, on atteint des sommets d’hypocrisie : plus vous montez dans l’échelle sociale, plus votre sang devient une marchandise verrouillée par la loi.
La « Quebra de Bast… » : la marque de naissance s’inscrit sur le blason
Version « pauvre et bât… », la loi vous autorise à hériter. Oui, c’est gentil, mais de quoi ? Par définition, un pauvre ne possède rien. Version « noble et bât… », là, c’est une autre histoire. L’enfant naturel est perçu comme un danger pour la transmission des richesses, voire pour la possession des terres d’un pays. Il passe donc après les enfants légitimes, après les cousins, et même s’il parvient à grappiller quelque chose, le « coffre-fort céleste » ne lui appartiendra certainement pas en entier.
Plus tard, la question évolue : les bât…. des nobles peuvent hériter de leur père… à la seule condition d’ajouter sur les armes de la famille la quebra de bast... On trouve la même marque dans de célèbres maisons portugaises et françaises, à l’image de Messire Louis de Bourbon. Un trait, un simple trait sur son blason. L’illégitimité devient une marque transmissible et une mémoire imposée à la descendance.

Déshériter pour mieux régner
Vous pensez que c’est le seul moment où l’hypocrisie des élites est mise à mal… Devrais-je plutôt écrire « mise à mâle » ? Certainement pas, j’ai une autre anecdote à ce sujet. Henri II – connu pour être un grand marieur — souhaite marier sa fille naturelle, Diane de France, au fils du connétable de Montmorency, François de Montmorency.
Le hic : amoureux de Marie de Piennes, dame d’honneur de Catherine de Médicis, le jeune homme tique à l’idée de ce mariage arrangé. Le roi impose son choix et fait promulguer en 1556 une ordonnance contre les mariages clandestins, autorisant les parents à déshériter leurs enfants (et même leurs petits-enfants) en cas d’union contractée sans leur consentement. Cette ordonnance ne crée pas seulement des sanctions contre les « gamins rebelles » : elle engendre une nouvelle catégorie d’enfants, ni tout à fait bâtards, ni pleinement légitimes. Ce sont des enfants nés d’un mariage valable pour l’Église, mais dont la légitimité civile peut être contestée.
La création d’une nouvelle classe d’enfants illégitimes
Le XVIIe siècle s’engouffre dans cette brèche. Les unions irrégulières, clandestines, tardives ou religieusement dissidentes (un catholique épousant une protestante) sont étroitement surveillées, et leurs enfants voient leurs droits sévèrement limités. Des issues subsistent, mais elles sont bien encadrées, comme le mariage putatif (quand la bonne foi peut être prouvée) ou les lettres de légitimation (payantes) accordées par le roi. Business is business, après tout.
Les sociétés monogames détestent les enfants naturels
Dans son livre, Koenigswarter montre que plus une société est monogame, structurée et hiérarchisée, moins elle tolère les enfants naturels. À l’inverse, là où le clan, la survie du groupe ou l’utilité sociale priment, la légitimité conjugale devient accessoire.
Ce qui m’a frappé à la lecture, c’est cette dissonance continue entre le symbole et la réalité : on invente des rituels pour intégrer l’enfant (comme la cérémonie du manteau ou du soulier) tout en inscrivant sa « différence » dans les successions, la loi ou les blasons. L’enfant est parfois reconnu par un mariage, mais là encore, j’ai découvert que cette légitimation a été une longue bataille.
Le paradoxe allemand : la haine des mésalliances de classe
En Allemagne, l’illégitimité d’un enfant choque moins que la mésalliance. Pendant des siècles, les unions entre personnes de rangs différents ont été sévèrement punies, surtout pour les femmes. Avec des châtiments très extrêmes. Les enfants, eux, étaient assimilés à une classe inférieure, privés de droits, d’honneur et de protection physique. Il faudra attendre 1731 pour qu’il soit interdit de faire une distinction entre légitimes et illégitimes.
L’Angleterre au carrefour de deux mondes
Mais cette évolution est loin d’être linéaire. L’Angleterre, pourtant de tradition germanique, reste longtemps très conservatrice. La France, elle, se situe au carrefour de deux traditions : la rigueur germanique pour protéger le père et la terre, et une certaine souplesse romaine du côté de la mère et des biens. Le bâtard n’est pas un membre de la famille : on lui doit « le pain et le toit », rien de plus. C’est déjà pas mal, diraient certains.
La charité au service des revenus de l’État
Le tournant opéré sous Saint Louis est révélateur. Par « charité chrétienne », le bâtard devient un homme libre, capable de posséder et de transmettre ses biens personnels, mais pas les terres, ni la noblesse. En réalité, cette liberté sert aussi la royauté : à sa mort, les biens d’un bâtard reviennent au roi plutôt qu’au seigneur local. On lui reconnaît un peu de dignité, mais par pur intérêt financier.
La Révolution de 1789 : moins progressiste qu’il n’y paraît ?
La Révolution française marque une rupture radicale. Pour la première fois, le lien du sang prime sur le mariage. Là encore, n’allez pas croire que c’est innocent. Les révolutionnaires entendent se venger de la royauté et de ses sempiternels bâtards. Les décrets de 1793 proclament l’égalité successorale des enfants nés hors mariage, fondée sur trois principes : un individu ne peut être tenu responsable des fautes de son père, priver un enfant d’héritage constitue un crime, et un mariage ne doit pas limiter les droits d’un individu.
Napoléon verrouille le progrès
Ce souffle égalitaire sera de courte durée. On supprime l’effet rétroactif accordé depuis 1789. Le Code civil de 1804, sous Napoléon, rend la recherche de paternité quasi impossible. Les enfants non reconnus n’héritent de rien, et les enfants adultérins sont exclus au nom des « bonnes mœurs ». Cette décision intervient à un moment où les soldats font des enfants partout : il serait difficile à l’État de gérer toutes les plaintes et les procès. Alors, on change la loi.

Le clan avant le contrat de mariage
Et les pays nordiques, que l’on vante tant à notre époque, ont-ils toujours été des modèles ? Chez les Celtes, aucune distinction n’était faite entre enfants légitimes et naturels. La logique était celle du clan : si l’enfant peut remplacer un père malade, porter les armes ou assurer la survie du groupe, son origine importe peu.
Au pays de Galles, la reconnaissance de paternité pouvait être simple et publique, fondée sur des gestes concrets. Il suffisait d’avoir été vu en train de donner à manger à un enfant illégitime à plusieurs reprises pour être considéré comme le père. À l’inverse, les relations sexuelles avec des étrangers étaient sévèrement sanctionnées par principe de préservation de l’identité nationale.
Le patchwork des pays scandinaves
Les droits scandinaves forment un patchwork. Avant le christianisme, le Danemark et la Suède connaissaient une grande tolérance, allant jusqu’à protéger l’enfant né d’un viol pour ne pas ajouter l’injustice à la souffrance de la mère. L’arrivée de l’Église a renforcé la protection des épouses, mais souvent au détriment des enfants naturels, désormais exclus de la lignée paternelle.
Pourtant, des mécanismes d’intégration subsistent : adoption, légitimation par mariage, partage partiel de l’héritage. Dans certains cas, une simple cohabitation publique suffisait à transformer légalement une concubine en épouse. La loi s’adaptait aux pratiques populaires, et non l’inverse.
L’exception des Pays-Bas : « Une mère ne peut avoir de bât… »
Et qu’en est-il de la Belgique ? Devrais-je dire les Pays-Bas à l’époque de l’Ancien Droit (entre le XVe et le XVIIIe siècle) ? Le système est plutôt tolérant. Un principe s’impose : « une mère ne peut avoir de bât… ». Quel que soit le contexte de la naissance, le lien entre la mère et son enfant est juridiquement reconnu. L’enfant dispose d’une forme de légitimité du côté maternel. Ce système marque une avancée importante : on protège la mère dans les successions et on limite l’intervention du fisc. Progressivement, l’enfant naturel retrouve une certaine dignité familiale.
Le droit des femmes dans le sillage de l’enfant naturel
En refermant cet ouvrage, une chose s’impose à moi : l’histoire des enfants dits « naturels » n’est pas en marge de l’histoire du droit. Elle en est l’un des miroirs les plus crus. Le sort réservé à ces enfants raconte moins leur naissance que la manière dont les sociétés organisent la filiation, la transmission et… l’oubli. Le sort réservé aux concubines est aussi édifiant. Ne pensez pas que toutes les maîtresses des empereurs ont été aussi bien considérées que ce que les films voudraient nous faire croire.
Rosalie Désirée Dutrieux : la petite histoire rencontre la grande
À travers ces siècles de lois, une constante demeure : l’enfant naturel est rarement oublié par hasard. Il est effacé ou marqué par un système qui organise l’exclusion. L’argent et la terre valent plus que le droit du sang. En dressant le récit de vie de mon ancêtre Rosalie Désirée Dutrieux, j’essaie de placer une « petite » histoire dans la « grande ». Nommer ces enfants, c’est comprendre ce qu’ont vécu ceux que le droit a longtemps considérés comme des anomalies alors qu’ils n’étaient que des enfants.
N’ayez pas honte, mères !
Au contraire, il faudrait dire à tous les enfants naturels : « Non chérie, il ne faut pas avoir honte ! » Regardez tout ce qu’on a fait subir à ces femmes et à ces enfants. Certains sont allés jusqu’à brûler des hommes ou décapiter des femmes pour le simple « tort » d’avoir aimé hors de leur rang social.
La stigmatisation : un héritage encore récent
La stigmatisation des mères célibataires et des enfants illégitimes n’est pas une vieille histoire poussiéreuse. C’était encore la réalité dans beaucoup d’usines belges au milieu des années 70. Les mentalités ont évolué — du moins pour l’instant parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait — mais on revient de très loin !
Cet ouvrage n’est pas simple à comprendre, ce qui explique le temps qu’il m’a fallu pour écrire cet article. Il aura une suite. Dans la seconde partie, l’auteur pose des questions cruciales : l’interdiction de la recherche de la paternité influe-t-elle sur le nombre d’infanticides ou d’abandons ? Quel est son impact sur la société ? Tout un programme qui mérite deux actes.
Voici un tableau récapitulatif des droits accordés aux enfants naturels au cours de l’Histoire
| Période / Législation | Droits successoraux (héritage) | Droits sociaux et statut | Droits moraux et perception |
|---|---|---|---|
| Peuples de l’Orient (Anciens) | Souvent assimilés aux enfants légitimes. En Inde, le fils de la concubine peut hériter de la moitié ou de la totalité à défaut d’héritiers directs. En Chine, les biens sont partagés également entre tous les fils. | Position favorable due à la polygamie. Chez les Hébreux, peu de différence sauf volonté contraire du père. | Intégrés à la famille. En Inde, le droit de succéder est lié au devoir sacré de faire des sacrifices aux ancêtres. |
| Grèce antique (Athènes) | Exclusion complète de la succession paternelle par la loi de Solon. Legs limités à cinq mines maximum. | Nommés nothoi. Exclus des phratries et de la citoyenneté. | Méprisés par l’opinion publique. Éduqués dans un lieu séparé (le Cynosargue). Dispensés de nourrir leur père âgé. |
| Rome antique | Nuls sous les XII Tables. Le droit prétorien crée un lien avec la mère (cognation). Justinien accorde finalement un sixième des biens paternels sous conditions. | Évolution du statut de « paria » vers une reconnaissance légale du concubinat sous l’Empire. | Distinction entre liberi naturales (concubine), spurii (liaison passagère) et adulterini/incestuosi (unions prohibées). |
| Droit canonique | Suit globalement le droit romain mais accorde le droit de demander des aliments, même aux enfants adultérins. | Introduit la légitimation par mariage subséquent. Opposé à la pluralité des femmes. | Vision rigide du mariage comme symbole religieux, mais protection minimale de la survie de l’enfant. |
| Droit germanique / féodal | Considérés comme des étrangers à la famille. Aucune part de succession. | Statut de serf fréquent (le « pire emporte le bon »). Exclus des droits politiques et des fiefs. | Forte flétrissure sociale. Droit de « bastardise » : le souverain hérite de leurs biens s’ils meurent sans postérité. |
| France (Ancien Droit) | Exclusion générale de toute succession. Seule la légitimation par lettres royaux ou mariage (sous le manteau) ouvrait des droits. | Souvent serfs avant saint Louis. Incapables de tenir des bénéfices sans dispense papale. | Perçus comme n’ayant « nul descendance ». Usage de « brisure » sur les armoiries pour les nobles (Espagne). |
| France (effets de la révolution de 1789) | Décret de 1793 : Égalité complète des droits entre enfants naturels et légitimes (sauf adultérins). | Suppression de la tache de la bâtardise au nom du droit naturel et de la liberté. | L’enfant n’est plus puni pour les « fautes de son père ». Force rétroactive au 14 juillet 1789. |
| France (Code Civil – 1804) | Statut de « non-héritier » formel, mais attribution d’une quote-part (1/3 à 3/4) selon les « concurrents ». | Interdiction de la recherche de la paternité (Art. 340) pour protéger le repos des familles. | Reconnaissance volontaire obligatoire pour établir un lien civil. L’enfant naturel reste en dehors de la famille civile. |
Laisser un commentaire