Premier jour de l’An oblige, j’ai choisi de consacrer cet article à l’une de mes aïeules directes : Rosalie Désirée Dutrieux, née le 1er janvier 1809 à Jemappes. Fille naturelle de Prudente DUTRIEUX, elle a la particularité d’avoir été l’une des témoins les plus privilégiées d’un siècle de bouleversements profonds, de progrès techniques, de luttes sociales mais aussi de drames ouvriers. Sa vie semble ordinaire, en apparence, mais elle s’inscrit dans la grande Histoire belge. J’avais envie de vous raconter qui était cette toute jeune femme qui n’a pas eu, comme de nombreuses autres femmes de ce son époque, une vie facile.
Naître « fille naturelle » à Jemappes en 1809
Rosalie Désirée DUTRIEUX. Son acte de naissance donne directement la couleur de toute sa vie : « … la dame Félicité URBAIN, accoucheuse de résidence en cette commune (…) a déclaré que le premier de ce mois à neuf heures du matin la Demoiselle Prudente DUTRIEUX journalière native et habitante de cette commune âgée de 23 ans et demi fille de feu Jean-Joseph DUTRIEUX a accouché d’un enfant de sexe féminin et qu’elle nous présente et auquel elle donne les prénoms de Rosalie Désirée… » N’attendez pas que je vous révèle le nom du père ! Il n’y en pas. Les deux seuls hommes présents lors de cette déclaration à l’Etat civil sont un de ses oncles Désiré et un de ses cousins, Henri. A cette date, Jemappes est français et fait partie intégrante du département de Jemmape.
Enfance, famille recomposée et mortalité infantile
Rosalie Désirée est ce qu’on appelle (poliment) une fille naturelle. Prudente Dutrieux, sa mère, élève seule cette petite fille à une époque où la filiation, la légitimité et le regard social pèsent lourdement sur les femmes. Elle va, seize mois plus tard, en 1810, se marier avec Nicolas Joseph Naisy, avec qui elle va avoir d’autres enfants. Rosalie Désirée grandit au sein d’une famille recomposée avant l’heure, entourée de nombreux demi-frères et demi-soeurs. Plusieurs meurent en bas-âge. Ils se prénomment Henri, Marie Joseph, Alexandre. Comme on le sait déjà : la mort infantile fait malheureusement partie du quotidien, et Rosalie Désirée apprend très tôt que l’attachement va de pair avec la perte.
La mort au travail et les deuils familiaux
Rosalie Désirée est une femme du peuple. Elle a dans son entourage d’autres ouvriers comme elle, des menuisiers, des charpentiers, des mineurs. Les gens de sa famille travaillent, souvent durement, dans ce Hainaut industriel où se multiplient les mines, et elle vit dans une région où les catastrophes minières rythment l’actualité : coups de grisou, effondrements, explosions. De sa naissance en 1809 à son décès en 1888, elle connaîtra 10 accidents miniers dans les communes voisines, à Frameries, Pâturages, Boussu, Dour, Élouges, Anderlues et à Quaregnon. Ces drames ne sont pas des faits divers lointains, mais des événements qui touchent des voisins, des connaissances ou des amis, parfois même des membres de sa famille. Elle est bien placée pour le savoir puisque, quand elle avait 16 ans, Rosalie Désirée perd son frère Charles, âgé de 11 ans, à la fosse Belle et bonne de Jemappes n°15 dite « Petite Paris ».
Ces deuils répétés marquent les mémoires familiales depuis à celles qui la suivent. Ils construisent une relation particulière à la vie, au travail et à la survie. Et dans cette fratrie maintenant morcelée, Rosalie Désirée doit trouver sa place, entre le rôle de l’aînée et celui de l’enfant « à part », née d’un autre père, d’une autre histoire.
Une femme du peuple face à la construction de la Belgique
Rosalie Désirée a 21 ans lorsque l’indépendance de la Belgique est proclamée en 1830. Deux ans plus tard, elle assiste à la montée sur le trône de Léopold Ier devenu le premier Roi des Belges. Elle va aussi aussi connaître le règne de Léopold II pendant 23 ans. Deux rois, deux visions du pays. La Belgique se construit sous ses yeux. C’est assez symbolique cette naissance commune : pendant que notre pays se construit, elle, petite ouvrière de Jemappes, construit sa propre vie.
Maternité, filiation et répétitions transgénérationnelles
Sa propre descendance, elle la démarre à l’âge de 30 ans en donnant naissance à un fils, Pierre Joseph Dutrieux… né lui aussi d’un père inconnu ! Une nouvelle fois, cette lignée se construit sans figure paternelle clairement nommée. En 1843, elle finit par se marier avec Jean-François Halgrain, un homme plus âgé qu’elle, et fonde un foyer. Deux filles naissent de cette union : Charlotte Désirée et Juliette Rosalie. Les prénoms se transmettent, se répètent, comme pour inscrire une possible continuité familiale et conjurer un possible oubli. Un prénom qu’on retrouvera aussi dans la lignée de son fils Pierre Joseph au travers de sa fille aînée, Désirée Dutrieux.
Veuvage, déclassement social et précarité féminine
Lorsque son mari meurt en 1857 au dépôt de mendicité de Mons, Rosalie Désirée fait sans doute face à la honte sociale. Un dépôt de mendicité n’est pas une maison de soins. C’est un lieu d’enfermement administratif pour indigents, mendiants, vagabonds, parfois pour malades, vieillards, alcooliques, « inaptes au travail » et placés là souvent contre leur volonté. Pour un homme du XIXᵉ siècle, c’est une déchéance symbolique majeure. Cela vient réactiver violemment le trauma initial de son épouse : une protection masculine défaillante, un père absent et des hommes fragiles ou absents. Là voilà cheffe de famille pour trois enfants dont la dernière a seulement 5 ans.
Isabelle Gérard glisse un mot sur ce lieu dans un article publié en décembre 1983 dans le mensuel Belgia 2000 (oui, j’ai été aussi fouiner dans les vieux machins de ma bibliothèque, ceux que tu achètes sans savoir pourquoi et qui te sont utiles un jour) : « Mais ces temps relativement heureux furent de courte durée car l’introduction des machines réduisit bientôt au chômage une grande partie de la population laborieuse. Chômage sans indemnité ni sécurité sociale bien sûr, il restait aux pauvres gens les maigres ressources de la mendicité ou du dépôt de mendicité, beaucoup d’entre eux préférant même la chaleur relative et les repas de la prison au dénuement total. » Ambiance ! Ambiance !
La même année, Jemappes est secouée par de violentes émeutes déclenchées suite à l’adoption de la « loi des couvents » par une chambre dominée par les catholiques. Dans plusieurs villes du pays, comme Bruxelles, Anvers, Gand ou Liège, des manifestations éclatent contre cette loi mais c’est à Jemappes que les affrontements sont les plus graves : le couvent des frères de la doctrine chrétienne est détruit et incendié. Les religieux sont contraints de fuir pour échapper à la foule en furie.

Progrès techniques et modernité industrielle
Rosalie Désirée Dutrieux est également témoin des plus grandes innovations technologiques de son siècle. L’électricité (1880), la photographie (1839), le télégraphe (1837), le téléphone (1876), le timbre poste (1849)… et le train, symbole de la vraie modernité. En 1835, la première ligne de chemin de fer belge est inaugurée. La ligne 97 Mons-Quiévrain, est inaugurée le dimanche 7 août 1842. Quelques mois plus tard, le 14 novembre, la section frontière se raccorde au réseau français du Nord, à Blanc-Misseron. Lui arrive-t-il de prendre le train ? Pour aller où ? Faire quoi ? Avec qui ? Le rail traverse les paysages et change les vies : il apporte le travail mais aussi les accidents. 31 mai 1858, sur la ligne 118 (Havré), des wagons enrayés dans la station de La Louvière se détachent de leur frein pour une raison inconnue et heurtent un convoi de voyageurs allant de Mons à Manage. Des voitures se brisent. Vingt-six personnes perdent la vie.
Luttes sociales et naissance du mouvement ouvrier
Née dans un bassin industriel en pleine mutation, Rosalie Désirée Dutrieux voit le monde ouvrier dont elle fait partie s’organiser pour mieux défendre ses intérêts. Elle a 76 ans lorsque le Parti ouvrier belge se fonde en 1885. Toute sa vie est traversée par les injustices sociales, les maladies liées à l’insalubrité — comme le choléra dont plusieurs épidémies jalonnent les années 1832, 1848, 1853, et 1865 — et les morts au travail. Cette naissance politique n’est pas un hasard : elle est le fruit des souffrances accumulées par des générations comme celle de Rosalie et de ses enfants. Elle ne participe peut-être pas directement aux luttes, mais elle en est une nouvelle fois la mémoire vivante. Son corps, son histoire familiale, ses deuils, portent la trace de ce monde ouvrier en quête de droits.
Fin de vie, institutions et solitude sociale
Rosalie Désirée Dutrieux meurt le 2 mai 1888 à Jemappes, là où elle est née 79 ans plus tôt. Vers 3h du matin. Le soleil se lève 63 minutes plus tard, selon le relevé de l’Observatoire Royal de Belgique. Cette désormais très vieille femme s’éteint à l’Asile des Vieillards de Jemappes. Une institution dirigée par les Petites Sœurs des Pauvres et destinée à accueillir et soigner les personnes âgées qui n’ont plus de famille ou de ressources pour vivre. Deux hommes, Louis Sapin et Jean-Baptiste Bizoux, déclarent son décès à l’officier de l’Etat civil. Pourquoi ce ne sont pas tes enfants, comme pour la plupart des autres ancêtres de ma famille, qui viennent déclarer ton décès ? Pourquoi ne meurs-tu pas dans la maison de ton fils, qui te survit ensuite 32 ans ? Comme sa mère Prudente, décédée rue des Veuves. Le lieu de sa mort est symbole de précarité et d’une grande vulnérabilité féminine.

Généalogie, mémoire et transmission silencieuse
L’histoire de Rosalie Désirée Dutrieux ne s’arrête pas à sa date de décès ni aux archives de l’état civil. Comme beaucoup de femmes du monde ouvrier, elle a transmis bien plus que des prénoms et des lignées : elle a légué des empreintes invisibles, faites de pertes précoces, d’absences paternelles, de précarité féminine et de stratégies de survie silencieuses.
En psychogénéalogie, ces trajectoires de vie constituent de véritables matrices transgénérationnelles. Elles façonnent, souvent à notre insu, nos choix, nos fragilités et les forces ou faiblesses des générations suivantes. L’histoire de Rosalie Désirée invite à interroger ce qui se répète, ce qui se transforme, et ce qui cherche encore à se dire à travers ses descendants.
Dans un second article, je proposerai une lecture transgénérationnelle de la vie de Rosalie Désirée Dutrieux : la possible charge transmise par le prénom, l’absence de référents masculins, la signification cachée des lieux de vie ou de mort et qui ont pu laisser des traces palpables des évènements difficiles qu’elle a vécus dans sa vie.
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