Après m’être intéressée au récit biographique de mon aïeule Rosalie Désirée Dutrieux, je vous propose une lecture transgénérationnelle de son existence. À travers son histoire, se dessine le destin d’une lignée féminine marquée par les naissances hors mariage, l’absence des pères et une précarité sociale persistante dans le Borinage du XIXᵉ siècle. Prudente, Désirée, Rosalie : autant de prénoms transmis de génération en génération qui racontent autant qu’ils limitent. Mariages tardifs, illusions de protection, mort infantile et marginalité jalonnent aussi ces parcours de femmes contraintes de survivre seules, jusqu’à une fin de vie souvent marquée par l’invisibilité et l’indigence. Une fin dans des lieux pas si anodins que ça.
Est-ce un hasard si Prudente Dutrieux choisit de donner comme deuxième prénom « Désirée » à sa fille ? Probablement que non. Derrière lui, se cachent des adjectifs comme « attendue » ou « souhaitée ». Il faut dire que Rosalie Désirée Dutrieux naît dans un cadre bien particulier : son père ne l’a pas reconnue. A une époque où les naissances hors mariages bien que courantes dans les milieux ouvriers borains – j’y reviendrai prochainement dans un article plus complet à ce sujet -, elles ne sont pas encore très bien vues d’un point de vue moral. En choisissant ce prénom, c’est comme si sa mère Prudente lui adresse un message subliminal qu’elle portera toute sa vie comme un manifeste, une réparation, voire une consolation : « Tu n’es peut-être pas légitime aux yeux de la société mais tu as toute ta place dans notre famille. » Famille qui reconnait d’ailleurs cette naissance puisque son oncle (aussi prénommé Désiré) et son cousin sont présents lors de la déclaration à l’Etat civil.


Une lignée maternelle forte fait face à l’absence des hommes
Rosalie Désirée Dutrieux a donc le droit d’être là mais sa mère, au-delà de ce message optimiste, lui adresse néanmoins une mise en garde au travers de son propre prénom à elle. Elle semble lui dire : « Prudence ma fille ! » Son nom est transmis par sa mère. La voilà donc maintenant au sein d’une lignée maternelle forte où tu elle ne pourra pas compter sur la présence des hommes au quotidien. Dans cette famille, on s’élève seule, on se débrouille seule. Il lui faudra probablement mettre en place une stratégie de survie dans un monde qui s’annonce déjà précaire pour elle. Devrais-je même dire qu’au lieu de l’inviter à la prudence, elle la conditionne à un avenir pénible ?
La transmission des prénoms comme mémoire familiale
Rosalie Désirée Dutrieux transmet ses deux prénoms à deux des filles qu’elle aura avec Jean-François Halgrain : Charlotte Désirée Halgrain – elle aura un fils qu’elle prénommera Pierre Joseph comme son demi-frère – et Juliette Rosalie Halgrain. Rosalie Désirée Dutrieux transmet également son prénom à sa première petite fille : Désirée Dutrieux. Cette dernière également née hors mariage va être, pour sa part, légitimée par le mariage entre Pierre Joseph et Bélonie Legat deux mois après sa naissance.
Naissances hors mariage : une répétition générationnelle
Vous le voyez bien : dans cette famille, on se passe les prénoms et les répétitions. Prudente Dutrieux a un enfant hors mariage, Rosalie Dutrieux a un enfant hors mariage et son propre fils le fait aussi quelques années plus tard. Seulement lui, il rectifie le tir deux mois plus tard. Avec son épouse Bélonie Legat, ils ont 11 enfants dont la plupart, selon mes recherches généalogiques, vivent jusqu’à un âge avancé. A l’exception de Joseph Dutrieux qui perd la vie à 24 ans au Bassin de l’Ecluse de Jéricho à Jemappes. Je vous parle de ce décès parce que, vous allez le voir plus loin, il rappelle un autre accident survenu dans l’entourage direct de Rosalie Désirée des années avant.

Épouser un homme plus âgé pour se protéger socialement
Comme sa mère, Rosalie Désirée se marie après la naissance d’un enfant illégitime. Mais cette union ne va pas pour autant changer la donne : l’époux de Prudente Dutrieux ne reconnaît pas sa belle-fille. Je serais tentée de penser que cette dernière a voulu réparer l’absence du père quand elle se marie à Jean-François. Le fait de choisir d’épouser un homme de 23 ans son aîné ne peut-il pas être interprété comme une tentative, pour une femme qui n’a jamais connu son père, de combler cette absence en se tournant vers un homme ayant, selon l’expression consacrée, l’âge d’être son père ?
Retomber dans la précarité : veuvage et maternité
Avec ce mariage, elle met de l’ordre dans le cadre familial face à une société qui moralise beaucoup de mœurs. Lui a-t-il permis de la mettre à l’abri ? Parce que oui, je doute que cette union à des âges plus qu’avancés (elle a 34 ans, lui 57 ans) avec tout le cadre ambiant soit un mariage d’amour mais vise sans doute d’avoir un peu de sécurité financière. Visiblement sa tentative échoue puisque Jean-François Halgrain décède 13 ans plus tard au dépôt de la mendicité de Mons. Pour rappel, je le dis dans mon précédent article : « un dépôt de mendicité n’est pas une maison de soins. C’est un lieu d’enfermement administratif pour indigents, mendiants, vagabonds, parfois pour malades, vieillards, alcooliques, « inaptes au travail » et placés là souvent contre leur volonté. Pour un homme du XIXᵉ siècle, c’est une déchéance symbolique majeure. » Rosalie Désirée Dutrieux, après ce décès, ne bénéficie plus de la sécurité financière d’un homme. La voilà replongée dans la précarité financière avec trois enfants à charge dont la dernière a seulement 4 ans.
La mort infantile et les accidents du travail
La mort infantile, Rosalie Désirée Dutrieux la connaît bien. Elle a de nombreux demi-frères et sœurs. Plusieurs décèdent en jeune âge – et je choisis volontairement les mots « en jeune âge » et pas en « bas-âge » – à l’image de Henri (11 mois), Marie-Joseph (21 mois), Alexandre (1 mois) et Charles (11 ans). Charles décède à la « fosse belle et bonne de Jemappes n°15 dite Petite Paris » . Cette mort trouve un écho à celle de son petit-fils Joseph Dutrieux, décédé à l’âge de 24 ans, au bassin de l’Ecluse de Jéricho à Jemappes. Sachant qu’il est houilleur et que ce bassin se situe à proximité des voies d’eau, des charbonnages et d’installations de transport sans doute dangereuses, il y a fort à parier qu’il perd la vie dans un accident. Autant ne pas trop s’attacher, la vie est précaire et elle l’est encore plus sur les lieux de travail.

Mourir pauvre : lieux, institutions et invisibilité sociale
Cette précarité, il en est aussi question au moment de la mort. Jean-François Halgrain décède au dépôt de mendicité de la ville de Mons, Prudente Dutrieux, elle, décède « rue des Veuves ». A Jemappes, dans cette rue, se trouve la cité des Veuves (source « Si Jemappes m’était conté… ») où se trouvent les femmes de houilleurs dont la disparition du mari nécessite l’aide d’une association de bienfaisance. Rosalie Désirée Dutrieux meurt, elle aussi, dans un lieu sans grand confort, l’Asile des Vieillards de Jemappes. Elle meurt dans la marginalité, de façon précaire visiblement, sans profession, à une adresse institutionnelle. Je pousse la réflexion à m’interroger sur la localisation de cette institution, dans la « rue des Représentants ».
Une lignée de femmes résilientes malgré les absences masculines
Rosalie Désirée Dutrieux fait partie d’une lignée féminine forte où les représentants masculins sont soit incapables soit faibles, soit absents, soit morts. Mais les femmes finissent par survivre à tout ça. Le pari est gagné, Prudente Dutrieux. Par sa mort, son prénom Désirée prend encore plus de dimension. Il entre tellement en contraste avec le lieu de sa mort : tu étais désirée et pourtant, indésirable pendant ta fin de vie, tu finis dans un asile pour vieillards. Le prénom qu’on lui a assigné n’était finalement pas un gri-gri puisque tu meurs sans sécurité, sans reconnaissance et sans protection.
Vous allez me demander si l’histoire familiale se finit bien ? Non. Les naissances continuent à se faire hors mariage. Les figures paternelles sont toujours défaillantes ou absentes. Les femmes se débrouillent toujours toutes seules et cette situation risque de se poursuivre jusqu’à son dernier représentant.
Avez-vous déjà interrogé la symbolique des prénoms transmis dans votre propre généalogie ?
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