Quand l’intime éclaire l’histoire : ce que « Les quatre saisons d’Angélique » nous apprend sur nos ancêtres paysans

J’ai été une fois de plus rattrapée par l’actualité : la crise agricole m’a amenée à avancer la sortie d’un article sur le livre « Les quatre saisons d’Angélique » de Fulgence Delleaux. Dans ce (court) ouvrage, l’auteur montre comment un grand événement (la Révolution française) est vécu par une fermière aisée au travers de l’analyse des lettres envoyées à son époux devenu député à Paris. C’est précisément ce qui manque souvent dans les recherches généalogiques : la parole directe d’un ancêtre autrement que par quelques informations sur des actes.

J’ai lu ce livre il y a quelques mois et ce, d’un seul élan, tant sa lecture est agréable. À l’époque, je travaillais sur une branche familiale évoluant à la même période que celle évoquée dans Les quatre saisons d’Angélique, et je me demandais à quoi pouvait bien ressembler la vie de mes ancêtres. C’est aussi ça faire de la généalogie : replacer leurs existences dans un contexte historique, économique et social. Je roulais en voiture quand j’ai entendu l’auteur parler de son travail sur les ondes de la RTBF. Son livre tombait exactement à point nommé ! Non seulement il traitait de la bonne période, mais il mettait en lumière une femme dont la ferme se situait seulement à quelques kilomètres des terres de mes aïeux.

Angélique Delputte : une femme à la tête de la ferme

Angélique Delputte, âgée de 51 ans à cette époque, est mère de 5 enfants et mariée depuis une vingtaine d’années à Pierre-François Lepoutre, un agriculteur influent. En mai 1789, lorsque celui-ci est élu député du Tiers État aux États généraux à Versailles, elle se retrouve à gérer seule la ferme au quotidien. S’ensuit alors une longue correspondance (l’auteur a choisi d’en analyser une centaine écrite entre le 20 juin 1789 et le 19 juin 1790) dans laquelle elle raconte la gestion de son exploitation. A l’époque, il faut savoir que la répartition des tâches reposait sur une distinction entre les sexes. Là, Angélique doit TOUT gérer : tant les taches habituellement réservées à son mari (comme les travaux dans les champs, le négoce avec les producteurs, la gestion des écuries et des domestiques) et celles qui lui sont habituellement dévolues (comme la tenue de la maison, l’administration de la basse-cour, la gestion de son personnel de maison, l’élevage des bovins et l’administration des stocks de nourriture). Là voilà donc à diriger une équipe de 50 personnes.

L’intimité familiale révélée par les lettres

Ce qui m’a frappée dans ce livre, c’est d’entendre cette voix intime sortie du passé d’une vraie vie par une vraie femme dont on découvre régulièrement au fil des pages toute l’inquiétude qu’elle ressent pour son mari parti dans une région en proie à de profonds bouleversements, pour les pauvres, pour le qu’en dira-t-on quand un de ses salariés lève un peu trop le coude, pour la bonne éducation de ses enfants, pour sa santé (elle avouera souffrir de rhumatisme) ou celle de ses bêtes quand une épidémie se déclare.

Les courriers parviennent très bien à transmettre avec justesse la douceur des cadeaux faits par un père à ses enfants qu’il ne voit pas (Angélique écrit alors : « Charlotte a dansé de joie en voyant ces fleurs qui venaient de son père »), des présents faits par la petite dernière à son père (toujours des fleurs glissées dans la lettre). L’auteur, Fulgence Delleaux, nous l’explique d’ailleurs très bien : « Les lettres d’Angélique nous font entrer dans l’intimité familiale de sa ferme que l’on croyait jusqu’ici inaccessible ».

La vie agricole au rythme des saisons

Cette intimité est bien souvent rythmée par des préoccupations météorologiques. Normal ! Une terre, ça vit au rythme des saisons, de ses éléments et de la lecture du baromètre. Si la météo est trop mauvaise, cela aura des répercussions sur les prix de vente. Si les moutons sont malades, il y aura moins d’argent et tous ces résultats financières peuvent mettre en péril l’avenir de la ferme et, par conséquent, celui de toute la famille mais aussi de ceux qu’on emploie. Toutes ces craintes sont alors contrebalancées par ces petits moments de bonheur dont elle se nourrit et qu’elle attrape volontiers. On découvre alors une Angélique qui, quand l’hiver est là ralentissant le rythme des travaux à la ferme, reçoit et sort. L’occasion est idéale pour sortir le « nectar à la cousette »… Comprenez une bonne coupe de vin de Bourgogne.

L’auteur le décrit très bien : « Elle reçoit pour régler des dettes. A d’autres moments, c’est pour s’informer, demander conseil, se gausser aussi parfois. » Il ajoute un peu plus loin : « La ferme n’est pas un lieu clos et immobile. Angélique a besoin d’y recevoir et d’en sortir pour faire avancer ou régler des affaires plus ou moins importantes, ou simplement pour entretenir des relations familiales, de voisinage ou professionnelles qui lui sont utiles pour l’exploitation et plus globalement pour le lignage qui y est rattaché. »

Les conflits familiaux et la Révolution française

Comme dans toutes les familles, il y a des bisbrouilles. Celles rencontrées par Angélique concerne… le beau-frère Josse-Joseph, curé à Annœullin. Fulgence Delleaux a enquêté sur la question, a découvert dans un courrier postérieur à ceux qu’il avait analysés pour ce livre et a révélé : « On constate que certains choix opérés par l’Assemblée constituante à laquelle Pierre-François participe sont loin d’être au goût du curé. » Il fait référence à la nationalisation et à la mise en vente des biens du clergé, la suppression des ordres religieux, et la promulgation de la constitution civile du clergé.

Les conflits familiaux et la Révolution française

Angélique va aussi se montrer… grossière : « Il [le curé] est encore plus obstiné qu’avant et sa salope de domestique critique encore plus que lui » Je me sentais tellement proche d’elle en lisant ce passage : « M’enfin ! Angélique, qu’est-ce qu’il vous prend de parler comme ça ?! » J’avais envie de savoir pourquoi elle pensait cela de cette femme. Tout comme j’ai eu envie d’en savoir plus sur sa famille, sur elle, sur sa généalogie avec une découverte : la fermière serait décédée seulement cinq ans après cet échange de lettres. Son mari ne lui aurait survécu que quelques années. Comme j’aurais tellement envie de lire sa vie en roman.

Ce livre n’a d’ailleurs rien d’un roman. Fulgence Delleaux, historien de la ruralité, y partage son analyse et nous livre ses impressions et son expérience. Vous y retrouverez de nombreux extraits de ces lettres, parfois présentés en fac-similé, mais ne vous attendez pas à un récit continu ou descriptif à la manière d’un roman. « Les 4 saisons d’Angélique » est une courte biographie très commentée.

Un voyage dans le temps pour mieux comprendre nos ancêtres

Lire Les 4 saisons d’Angélique a été un pur enchantement. En à peine 130 pages, le quotidien d’Angélique se déploie avec une simplicité qui fait oublier le temps. Je l’ai lu deux fois — à l’achat, puis récemment pour écrire ces lignes — et à chaque lecture, j’en ressors silencieuse. Il m’est même arrivé de m’endormir en imaginant le clapotis des sabots sur la route pavée, comme si j’avais été transportée dans cette époque lointaine. Ce livre a atteint l’objectif que je cherchais : il m’a permis de sentir voire de toucher la vie de mes ancêtres travailleurs de la terre, leurs saisons et les instants simples mais essentiels de leurs vies.

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Fulgence Delleaux est intervenu dans l’émission du 12/12/2025 Un jour dans l’Histoire de la RTBF lors d’une émission intitulée « Les écrits-paysans : témoignages de la vie agricole 1650-1850 ».

Sur le site Généanet, vous trouverez un guide très sympa qui permet de mettre en contexte la vie de nos ancêtres. Intitulé "Contexte France", il offre une présentation complète pour situer villages, familles, personnages ou événements dans leur contexte historique et généalogique. Il centralise des informations dispersées dans la bibliographie, permettant de comprendre la vie quotidienne de nos ancêtres de 1500 à nos jours. Il couvre toutes les classes sociales et facilite l’interprétation des archives, l’écriture d’histoires familiales et les corrélations avec l’histoire. La 7ᵉ édition propose un atlas historique, le contexte international et migratoire, de nombreuses illustrations, des analyses du quotidien, des tableaux sur les régimes politiques, les charges et les guerres, ainsi que des bilans des grandes révolutions et guerres. Plus d'informations sur la boutique de Généanet.

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