Traditions wallonnes de Pâques : un folklore belge riche

Je vous emmène à la découverte des anciennes traditions wallonnes entourant la fête de Pâques. Entre souvenirs d’enfance et rites anciens, ces coutumes poétiques ont autrefois rythmé nos campagnes. De l’odeur des clous de girofle de ma grand-mère au buis bénit, nous allons explorer ensemble ce folklore fascinant. J’ai aussi choisi de l’illustrer par de jolies peintures sur Pâques.

S’il y a bien deux souvenirs de mon enfance que je n’ai jamais oubliés, ils concernent ma grand-mère maternelle. Je me rappelle très bien l’odeur dans la maison quand elle déposait quelques clous de girofle sur le poêle à charbon ainsi que de l’habitude qu’elle avait d’aller à l’église de Jemappes ou de Quaregnon afin d’y ramener le buis bénit de l’année. Elle en distribuait ensuite à ma maman qui le plaçait près de son crucifix ainsi qu’à d’autres personnes dans son entourage. Cette tradition du buis, elle fait partie des nombreuses traditions wallonnes qui entourent Pâques. Il y en a bien d’autres : oui, les traditions ne concernent pas uniquement le week-end pascal mais tous les jours voire semaines qui précèdent ces célébrations.

Une femme âgée en tablier traditionnel dans une cuisine rustique wallonne du milieu du XXe siècle, déposant des clous de girofle sur un poêle à charbon fumant. Sur une table en bois brut à côté, un bouquet de buis bénit est posé.
Entre l’odeur des clous de girofle et le buis bénit, les rituels de Pâques dans les campagnes wallonnes d’autrefois.

Pâques, ça tombe quand chaque année ?

Reprenons la base : la date de Pâques change chaque année. Elle est déterminée en fonction du calendrier des saisons et des lunaisons. En premier lieu, on regarde la date du solstice de printemps, fixée au 21 mars. Ensuite, on regarde la date à laquelle tombe la pleine lune. Si la pleine lune tombe le 21 mars ou après, Pâques sera célébré le premier dimanche qui suit. Si, en revanche, la pleine lune tombe juste avant le 21 mars, il faudra attendre la pleine lune suivante (soit la vraie première pleine lune de printemps) et le premier dimanche suivant pour célébrer Pâques. Ce qui explique, la date mobile de cette fête et qui oscille entre le 22 mars et le 25 avril. En résumé : Pâques, c’est le premier dimanche après la première pleine lune du printemps.

Une vie entièrement centrée sur le rythme des journées et des saisons

En Wallonie, je parle, jusqu’à la seconde moitié du 20e siècle, toute la vie était rythmée par les saisons, les lunaisons et les fêtes. Comme la plupart des gens étaient liés au travail de la terre, élément que j’ai pu le découvrir dans mon article consacré à Angélique, les vrais moments de détente et de socialisation étaient ceux en lien avec la non-culture des sols et les fêtes. On se levait au lever du soleil et on se couchait dès que la nuit arrivait.

Aux origines du Carême et du Mercredi des Cendres

À l’origine, le Carême débutait dès son premier dimanche. Comme on ne jeûnait pas les dimanches, il ne restait que 36 jours de jeûne effectif. Pour atteindre le nombre symbolique de 40 jours (en référence au Christ dans le désert), l’Église a avancé le début du Carême de 4 jours, fixant ainsi son commencement au Mercredi des Cendres. Elle a ainsi cherché à dissocier les festivités du Carnaval (avec son lot de ripailles) de la période de pénitence, interdisant toute célébration ou consommation de viande dès le début officiel du Carême. A une époque où la religion chrétienne occupait tous les pans de la vie, dans les églises, les prêtres traçaient une croix de cendres (issues de buis bénit) sur le front des fidèles. Avec ce geste,  ils les invitaient à faire preuve d’humilité et leur rappelaient la condition mortelle des Hommes. Cette coutume trouvait un écho à la « malédiction » biblique relevée dans un passage de la Genèse (3, 17-19) et qui condamnait l’homme à toujours travailler dur et à tirer sa nourriture d’une terre ingrate « à la sueur de son front ». Vous connaissez, j’en suis certaine, un bout de ce passage qui est… « Tu es né poussière et tu retourneras poussière ».

Les Grands Feux et les écouvillons, utiles pour chasser les esprits en Wallonie

Pâques est étroitement lié au Carnaval. On vient de le voir ci-dessus mais il est aussi lié aux Feux de printemps, régulièrement allumés en Wallonie. Organisés le premier dimanche de Carême, ils se divisent en deux catégories : les Grands Feux, des événements communautaires fixes, et les feux ou brandons mobiles, des rites individuels. A Wasmes, on trouvait, par exemple, les « écouvillons ». L’auteur du livre « Traditions de Wallonie », Jean Lefèvre, en parlait très bien dans son ouvrage qui sert de référence à cet article : « Les écouvillons (escouvions, escouviages) sont des petits morceaux de câble que les enfants ont mendié dans les charbonnages voisins. A l’origine, ce devait être des étoupes ou des bouchons de paille ou des brindilles (comme à la Saint-Martin, en Wallonie de l’Est). La brandonnage a pour but de chasser les mauvais esprits qui peuvent entraver la pousse (qui va venir) des bourgeons. L’homme les effraye en criant et en jetant des corps enflammés, et en même temps il chante une étonnante conjuration, en parlant à l’« esprit » de l’arbre.  » Et si finalement, l’arbre ne portait pas de fruit, il risquait lui aussi de finir en petits bouts pour conjurer le sort d’autres arbres.

La Semaine Peineuse et les pouvoirs sacrés du buis

Autre tradition : la Peineuse (ou piteuse) semaine. C’est ainsi qu’on nommait la dernière semaine du Carême. Elle débutait par la fête des Rameaux, que les anciens Wallons appelaient « Pâques fleuries ». On y retrouvait là l’importance du buis (ou Pâki). En Wallonie, faute d’oliviers, on utilisait le buis. Ce végétal est devenu un objet sacré aux multiples usages de protection. Il représentait la fin de la colère divine, à l’image du rameau d’olivier de la colombe de Noé. On en déposait sur les tombes ou entre les mains des défunts pour leur assurer la paix. On en plaçait derrière les crucifix de la maison, comme ma maman et ma mamy le faisaient. On en brûlait lors des orages pour écarter la foudre et le tonnerre. A Namur, il servait aussi de baromètre avec un amusant proverbe : « Le vent du Jour du buis donne 40 jours comme lui. Bise aux buis, vent dominant les trois-quarts de l’an. »

Peinture de la Renaissance d'Andrea Mantegna représentant la Résurrection du Christ. Jésus s'élève d'un tombeau de pierre entouré d'une aura lumineuse et de chérubins, tandis que des soldats romains en armure, surpris ou endormis, se trouvent au premier plan devant un paysage rocheux.
La Résurrection d’Andrea Mantegna (vers 1457-1459), une œuvre magistrale illustrant le passage sacré des ténèbres à la lumière. (Tours, Musée des Beaux-Arts, 1457-59). © Mini-site.louvre.fr / Wikimedia Commons

Le Jeudi Saint et les cloches de Rome : le temps du silence

Nous arrivons tout doucement à la fin des célébrations. Selon les régions, il est appelé Blanc-Jeudi (en référence aux ornements blancs de l’église), Saint Jeudi ou encore Jour des Sept Églises, car la tradition veut que l’on visitait sept églises où l’Eucharistie était exposée. La journée commençait par une célébration (avec l’institution de l’Eucharistie) et elle basculait ensuite dans le deuil, le soir venu, par la commémoration de l’arrestation du Christ. Les nappes étaient retirées des autels des églises. Les cloches s’arrêtaient de sonner jusqu’à Pâques. D’où la légende populaire de leur départ à Rome pour être bénies par le pape. Pour remplacer les cloches, les enfants de chœur parcouraient les quartiers avec des crécelles. Ces moments étaient alors accompagnés par des « criées ». Elles annonçaient les moments de la journée ou des événements religieux (comme le Chemin de Croix ou l’Angelus).

Une fresque médiévale du peintre italien Giotto di Bondone. La scène représente le Christ agenouillé, un halo doré autour de la tête, lavant le pied d'un disciple assis (probablement saint Pierre). D'autres apôtres, tous avec des halos circulaires, sont rassemblés autour, regardant avec solennité, y compris un disciple assis à gauche retirant ses sandales. L'arrière-plan montre une architecture simple dans des tons ocre et terre.
Le Lavement des pieds (vers 1305), fresque de Giotto à la chapelle Scrovegni de Padoue. Un geste d’humilité au cœur du Jeudi Saint.

Les superstitions et les légendes entourant le Vendredi Saint

Le Vendredi Saint était considéré, à l’inverse des autres vendredis, comme étant bénéfique. C’était le jour du « repos de Dieu ». Travailler était interdit. On ne devait ni toucher ni remuer la terre, et ce, par respect pour le Christ qui y avait été enseveli. Une tradition wallonne voulait que l’on cuisît du pain ce jour-là. Là encore, on pouvait faire un parallèle avec les écritures qui expliquaient qu’une femme, au moment de la montée de Jésus au Calvaire, lui aurait donné un bout de pain. Au même moment, une autre se serait moquée de sa soif en lui offrant de l’eau de lessive (buée). D’où le dicton : « Maudite soit la femme qui bue, Bénite la femme qui cuit ».

Le Vendredi Saint s’accompagnait aussi de son lot de superstitions fantastiques. Cette nuit-là, par exemple, on racontait que la nuit était un moment où la nature était perturbée. On croyait que les œufs de vipères et de corbeaux éclosaient, donnant naissance à des bêtes monstrueuses. Les sorcières restaient bloquées chez elles, mais les « pauvres âmes » (les défunts) erraient et assistaient à des messes fantômes célébrées par des prêtres morts. Autre croyance : on considérait qu’un enfant né ce jour-là deviendrait naturellement sourcier. La faune était associée au martyre de Jésus. Les hirondelles étaient sacrées car elles auraient tenté d’arracher les épines de la couronne de Jésus, et le rouge-gorge devait sa couleur à une goutte de sang tombée de la tête du Christ alors qu’il lui chantait à l’oreille. On entendait la tourterelle roucouler toute la tristesse qu’elle ressentait tandis que la pie, fidèle à sa réputation de moqueuse, avait justement choisi ce jour-là pour prendre définitivement ses couleurs de deuil.

Peinture néoclassique de Gaspare Landi intitulée "Procession vers le Calvaire". On y voit Jésus-Christ au centre, vêtu d'une tunique rouge éclatante, portant la croix. Il est entouré de femmes éplorées à ses pieds et de soldats romains, dans une composition dramatique marquant le chemin vers la crucifixion.
La Procession vers le Calvaire par Gaspare Landi. Une œuvre néoclassique saisissante illustrant la ferveur et la douleur du Vendredi Saint.

Le Samedi Saint avec les rituels de l’eau et du feu nouveau

Les rites du Samedi saint sont, eux, centrés sur le passage des ténèbres à la lumière et sur la purification. Durant la veillée, toutes les lumières de l’église étaient éteintes. Le prêtre faisait jaillir le « Feu Nouveau » à l’aide d’une pierre à briquet. Ce feu servait à allumer les cierges et les lampes. Ils symbolisaient la Lumière de la Création (le Soleil, la Lune et les Étoiles) et la victoire sur la nuit. Le curé allumait aussi un grand cierge. Il devait rester présent lors de toutes les fêtes de l’année. Et dans ce cierge, il plantait cinq clous d’encens, symboles des cinq plaies du Christ. Le prêtre effectuait quelques gestes rituels pour bénir l’eau, elle était ainsi débarrassée de toutes les influences maléfiques ou « esprits immondes ». Cette eau bénite était considérée comme un puissant rempart contre le diable et la sorcellerie. A Vielsalm, par exemple, lors des fêtes de Noël, les ménagères en versaient quelques gouttes dans l’eau de cuisson des boudins pour empêcher les sorcières de les emporter par la cheminée.

Le Dimanche de Pâques : l’œuf au cœur de la fête, du jeu et des repas

Voici le jour de Pâques et avec lui, la fin de privations. Les cloches rentraient de Rome avec dans leurs valises des lots d’œufs colorés (à la chicorée ou aux épinards) ou en chocolat, qu’elles dispersaient dans les jardins. On le voit bien ici : l’œuf était au cœur de la fête. Il faisait partie, comme le beurre et la viande, des aliments interdits pendant le jeûne du Carême. Sa réintroduction devenait alors un véritable événement gastronomique. Les anciens célébraient la fin du Carême avec des fricassées d’œufs au lard avec cette fameuse formule « on cassait la tête à Carême ».  A Liège, les enfants faisaient le cognage des œufs. Chaque enfant choisissait son œuf le plus solide et affrontait un autre gamin en frappant le sommet de leurs œufs l’un contre l’autre (pointe contre pointe). Le joueur dont l’œuf restait intact gagnait l’œuf fêlé de son adversaire. Le gagnant était celui qui parvenait à briser le plus grand nombre d’œufs sans casser le sien.

Voici venu le temps de la fin des célébrations

Historiquement, les grandes fêtes comme Pâques se déroulaient sur trois jours. Si seul le lundi de Pâques reste férié aujourd’hui, le mardi l’était autrefois, respectant cette tradition trinaire que l’on retrouve aussi dans les carnavals. Les agriculteurs préféraient que la fête tombe tardivement dans le calendrier. Pour eux, c’était signe d’un printemps bien installé et d’une nature plus vigoureuse. Le dimanche d’après Pâques était aussi très important. Appelé soit le « Dimanche « en blanc »  – en souvenir des nouveaux baptisés qui portaient leur aube blanche durant toute l’octave de Pâques – soit le « Dimanche de Quasimodo ». Ce nom était tiré du premier mot latin de la messe du jour (Quasi modo geniti infantes…  / Comme des enfants nouveau-nés…) et était traditionnellement celui où l’on bénissait les petits enfants en Wallonie.

Ces traditions wallonnes, du « cognage » des œufs à la légende du rouge-gorge, nous rappellent un temps où la vie suivait le pouls de la terre et des saisons. En ravivant ces souvenirs précieux, comme l’odeur des clous de girofle sur le poêle de ma grand-mère ou le partage du buis bénit, j’ai choisi d’honorer l’âme régionale si riche et poétique de ma Belgique natale. Pâques ne se résume pas qu’au chocolat. C’est un héritage vivant, un pont entre le sacré et le folklore. Et vous, quelles coutumes d’autrefois ou quels souvenirs d’enfance résonnent encore dans votre cœur lors des fêtes pascales ?

Source : Livre « Traditions de Wallonie », par Jean Lefèvre. Aux éditions Marabout, Verviers, 1977.

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