Je vous l’ai dit dans mon précédent article : j’aborde la généalogie génétique avec beaucoup de méfiance. Pour bousculer mes certitudes, j’ai choisi d’écouter. J’ai donc interviewé Arnaud B., un de mes cousins retrouvé par hasard sur une page Facebook de généalogie. Mon objectif ? Qu’après cette interview, il me fasse changer de point de vue sur cette technologie. Son récit m’a beaucoup émue. Et je vous livre en quoi à la fin de mon entretien avec cette grande révélation : Arnaud B. m’a -t-il fait changer d’avis à propos des tests ADN ?
Quel objectif précis (ancêtres, cousins) a déclenché ta démarche génétique initiale ?
J’ai commencé à m’y intéresser réellement au décès de ma grand-mère. J’y pensais déjà un peu avant mais je n’avais pas encore eu le déclencheur. Je n’ai donc pas fait faire le test à ma grand-mère, ce que je regrette. Mon père est un enfant né hors mariage, conçu avec un Italien (probablement de parents mineurs). Ma grand-mère est toujours restée évasive quant aux détails, car même s’il est vrai qu’elle a eu mon père d’une relation adultérine, mon grand-père était au courant. Ils avaient une relation compliquée depuis des années, elle n’a pas vraiment fait ça dans son dos. Il a d’ailleurs reconnu mon père comme étant le sien. Cet Italien était déjà marié, et il a choisi de ne pas reconnaitre l’enfant et de quitter la région avec sa femme et ses enfants. Ma grand-mère en a gardé une profonde blessure. Elle aimait vraiment cet homme et je pense qu’elle avait secrètement espoir de changer de vie. Le destin en a voulu autrement. Mon grand-père est décédé à environ 50 ans, et ma grand-mère n’a jamais refait sa vie avec un autre homme.
Qu’est-ce qui t’a poussé à poursuivre cette recherche familiale malgré les secrets et les absences dans ce passé ?
Il m’a toujours manqué une partie de mon passé. J’avais aussi une grande curiosité quant à cette famille potentielle que je ne connaissais pas. Je n’ai pas été élevé selon des valeurs italiennes, mais malgré tout je me sens un peu de là-bas. C’est gravé sur mon visage et dans ma façon d’être avec certains comportements innés. Même si je ne suis pas très typé, on voit quand même que je ne suis pas juste un belgo-français comme mon arbre généalogique le laissait entendre jusque-là. Le but ultime étant de remonter cette branche et pourquoi pas d’obtenir une photo de ce grand père-Italien.
Concrètement, comment cela s’est-il passé ?
J’ai fait confiance à MyHeritage. Ça m’a coûté environ 30€. On reçoit un petit paquet comprenant deux écouvillons qu’on doit frotter dans la bouche. Et ensuite, on les place dans des petits capsules qu’on ferme. On renvoie ça, et plus ou moins un mois plus tard, les résultats arrivent sur leur plateforme en ligne.
« Derrière tout test ADN, il n’y a pas que la curiosité froide des pourcentages, mais le besoin de combler un manque, de donner un visage à une branche absente. »
Qu’est-ce que tu as découvert ?
Beaucoup de mélanges. L’analyse ADN a révélé un héritage européen d’une grande richesse. Mon profil est largement dominé par une ascendance italienne (près de 40 %, répartie entre le Sud à 29,1 % et le Nord à 10,6 %) et française (24,1 %). Ces deux composantes latines représentent près des deux tiers de mon patrimoine génétique. Le reste de l’arbre généalogique est influencé par l’Europe du Nord-Ouest, au travers de liens avec les populations néerlandaises (8,5 %), anglaises (8,3 %), et germaniques (8,1 %). Des touches plus légères de danois (4,4 %), breton (3,2 %), et des traces méditerranéennes complètent ce portrait de mon histoire familiale itinérante.
As-tu fait UNE grande découverte ?
J’ai été surpris d’apprendre que je suis Italien à environ 40% alors que mon père lui-même ne devait l’être qu’à environ 50%. Après renseignement, ça dépend des personnes : ma sœur ne l’est qu’à hauteur de 30%, par exemple. Le reste m’a paru cohérent. Je précise quand même qu’il y a eu une grosse mise à jour des algorithmes de MyHeritage il y a quelques temps. Ils sont désormais beaucoup plus précis. Dans la première version, il me disait à 40% anglais…
Tu as tenté à la suite de ce test de contacter tes cousins. Tu m’as expliqué avoir été déçu de ne pas obtenir de réponses. Pourquoi as-tu éprouvé une telle déception ?
En effet. J’ai été déçu que, malgré ce test ADN et des correspondances potentielles avec des Italiens, aucun d’entre eux ne m’a répondu. Ou tout du moins, je n’ai eu aucune réponse positive de la part d’une personne qui souhaitait m’aider à élucider le mystère. Un peu comme si les secrets de famille devaient rester éteints et qu’il ne fallait pas remuer tout ça. Je n’ai ressenti cela qu’avec le côté Italien parce que j’ai eu l’occasion de communiquer avec des cousins issus de mes branches belges et françaises, et là, c’est totalement l’inverse. J’y ai rencontré beaucoup de bienveillance. Ils ont très souvent été là pour m’aider, de multiples façons.
Comment ta décision de faire ce test a-t-elle été perçue par tes proches ?
Je suis quelqu’un de passionné : quand je me lance dans quelque chose, j’ai tendance à le faire à fond. Emporté par mon envie, j’ai tenté de « discuter » de ça avec ma sœur, par exemple, mais ça ne l’intéresse pas le moins du monde. Ma mère me tend une oreille bienveillante et je vois qu’elle est également intéressée par sa propre histoire. Je lui ai, par exemple, fait visiter certaines tombes du cimetière de Cuesmes ou quelques-uns de ses ancêtres reposaient. On a aussi tenté de mener l’enquête, de poser des questions à ses frères et sœurs pour tenter d’en apprendre plus sur ses origines.
Etais-tu préoccupé par la confidentialité de tes données ADN avant le test ?
Je me suis renseigné évidemment. Je n’ai pas fait ça sur un coup de test sans y réfléchir sérieusement. Mais comme précisé, la liste des contres était faible et j’ai choisi de le prendre sans trop de difficultés.
On parle de données partagées ou de fuites de données mais ça ne me fait pas peur. Me cloner avec mon ADN ? Pauvre de vous ! (Rires)
Conseillerais-tu à d’autres personnes de faire ce test ADN ?
En tout cas, je ne déconseille pas de le faire. On parle de données partagées ou de fuites de données mais ça ne me fait pas peur. Me cloner avec mon ADN ? Pauvre de vous ! (Rires) On n’est pas encore dans la démarche où ce genre d’entreprise pourra vendre nos données à l’Etat ou aux compagnies d’assurances pour faire monter les prix. En fait, je me suis renseigné au préalable. J’ai pris ce risque car je ne vois toujours pas vraiment le danger. Je crois que c’est un peu comme tout : certaines personnes auraient préféré se défenestrer plutôt que de se faire vacciner. D’autres l’ont fait sans trop de problème. Je fais partie de la deuxième team, je n’entre pas trop dans les théories complotistes.
Envisages-tu de faire d’autres tests de ce genre à l’avenir ?
Non pas vraiment. Je ne sais pas quoi faire de plus qui pourrait m’en apprendre plus. J’ai, par contre, entendu que les scientifiques prévoient de créer un test ADN beaucoup plus précis avec une nouvelle technologie. Si c’est le cas, je renouvellerais peut-être l’expérience.
Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui hésite à se lancer dans la généalogie génétique et qui n’oserait pas encore franchir ce cap ?
C’est une curiosité propre à l’individu sur son envie d’en savoir plus sur sa propre personne, son passé et in fine son avenir. Je leur dirais : Faites-le si vous avez envie d’avoir un autre moyen de faire des recherches, peut-être de retrouver des cousins, d’en apprendre plus sur certaines branches de vos arbres. Mais ce n’est pas non plus indispensable. Dans mon cas, je n’ai pas fait de découvertes incroyables. J’ai plutôt eu des confirmations. Et j’ai gardé l’espoir d’avoir une correspondance dans le futur avec une personne qui pourra m’en apprendre plus sur une branche perdue.
En Belgique, l’utilisation de la généalogie génétique n’est pas autorisée. En France, oui, et elle a déjà permis d’élucider plusieurs anciennes affaires. Est-ce que tu cautionnes que des entreprises privées donnent tes données aux Autorités ?
Comme vu dans un point précédent, non je ne cautionne pas. Mais je prends le risque. Je ne vois pas en quoi ça pourrait me pénaliser d’avoir transmis mon ADN. Alors oui, il y a des marqueurs qui existent et qui donnent une vague idée des potentielles maladies qu’on pourrait développer. A part ça, on ne sait pas faire grand-chose avec ces données. Mon père a eu un Alzheimer précoce, et pour autant, même via un test ADN on ne peut pas savoir si je l’aurai vraiment. Ce n’est qu’un aperçu des éléments qui nous constituent. On ne sait pas encore déterminer ce que les interactions entre elles peuvent amener comme anomalies ou malformations. On en est vraiment aux balbutiements de cette technologie. A la vitesse où ça va, en revanche, dans cinquante ans, il faudra se montrer plus prudent.
Tu as dit au début de cet entretien que ton but ultime avec ce test était de trouver une photo de ton grand-père. Y es-tu parvenu ?
Non. je n’ai toujours pas d’infos sur lui et ce n’est pas faute de chercher.
M’a-t il fait changer d’avis ? Non. MAIS… Cette interview m’a fait comprendre qu’à la base de ces tests, il y a souvent une histoire familiale blessée. Là elle se tenait dans le silence d’une grand-mère et l’absence d’un grand-père. Derrière tout test ADN, il n’y a pas que la curiosité froide des pourcentages, mais le besoin de combler un manque, de donner un visage à une branche absente. Ce témoignage m’a rappelé que chercher ses origines, c’est chercher à apaiser une mémoire blessée et héritée de ses aînés, transmise d’enfants en enfants, dans le silence le plus complet. Cette interview a également trouvé un écho en moi : là où son objectif, en réalisant ce test, de retrouver une photographie de son grand-père, ma propre démarche généalogique visait avant tout à connaître la date et le lieu de naissance de mon grand-père paternel. À l’inverse de lui, je possède une image, mais presque aucune autre information pour l’accompagner. Cette asymétrie fait naître une interrogation plus large : à partir de quand faut-il accepter de renoncer à un rêve de filiation inachevé ? Arnaud ne m’a pas fait changer d’avis. Il a plutôt enrichi ma réflexion. À force d’évoquer les risques de vols de données et les enjeux de cybersécurité, j’ai laissé de côté un troisième pan essentiel : la science ! Après tout, qui peut vraiment jurer que notre ADN, confié avec une confiance presque naïve, ne finira pas un jour entre les mains d’un apprenti savant un peu trop zélé ? L’idée de me retrouver clonée me donne déjà des sueurs froides. J’ai suffisamment de mal à survivre à cette époque-ci ; alors en affronter une suivante, probablement pas meilleure que la première… très peu pour moi !
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